De toutes nos forces

De toutes nos forces

Film de Nils Tavernier (France - 2013 - 1h26) avec Jacques Gamblin, Alexandra Lamy et Fabien Héraud


 

De toutes nos forces affiche uneComme tous les adolescents, Julien rêve d’aventures et de sensations fortes. Mais lorsqu’on vit dans un fauteuil roulant, ces rêves là sont difficilement réalisables. Pour y parvenir, il met au défi son père de concourir avec lui au triathlon «Ironman» de Nice : une des épreuves sportives les plus difficiles qui soit. Autour d’eux, c’est toute une famille qui va se reconstruire pour tenter d’aller au bout de cet incroyable exploit.

 

 


Critique "aVoir-aLire.com"


Documentariste de formation, Nils Tavernier nous avait gratifié de quelques fleurons du genre avec Tout près des étoiles (sur les danseurs de l’Opéra de Paris), L’Odyssée de la vie et plus récemment Que reste-t-il de nos erreurs ? qui prenait à bras le corps la question de l’erreur médicale. Engagé, il l’est, incontestablement. Et pourtant, De toutes nos forces n’apparaît pas le moins du monde comme un film à thèse sur l’insertion des handicapés. Par l’intermédiaire du sport et du goût de l’effort, le film privilégie une approche moins frontale, plus grand public, sans pour autant éluder la réalité du handicap. Si De toutes nos forces fait indiscutablement du bien au spectateur, c’est avant tout parce que l’histoire dépasse le cadre de la déficience et prend une valeur quasi universelle. Avec une construction en diptyque (l’avant course et le moment de vérité), Tavernier fait le choix de ne pas montrer l’après, laissant en suspens un instant de gloire éternelle comme un ultime message d’espoir. Vivre avec un handicap, c’est possible, et les personnes handicapées peuvent elles aussi aussi avoir le sourire et repousser toujours plus loin le champ des possibles. Toujours très juste, le réalisateur ne tombe jamais dans l’écueil de la complaisance ou du misérabilisme facile, se focalisant sur la joie de vivre de Julien -incroyable Fabien Héraud dont le sourire ne cesse d’irradier la pellicule- et son besoin d’être reconnu pour lui-même au delà de son handicap. Intransigeant, persuasif et bourré d’auto-dérision, le personnage fascine par sa capacité à ne rien lâcher. Mu par la volonté simple de vivre sa vie comme il l’entend , il est, plus qu’un simple héros de cinéma, un modèle d’humanité et de courage. Mais le véritable enjeu du film réside dans la notion de don de soi. Ce sacrifice du père pour accompagner son fils jusqu’au bout de son rêve permet aux deux protagonistes d’abord de se trouver, de se comprendre à demi-mots pour finalement faire battre leurs deux cœurs à l’unisson . Avant de les jeter dans l’arène, Tavernier, avec une grande pudeur, prend le temps de restaurer le lien brisé entre ce père et ce fils que tout oppose et qui réapprennent à s’aimer en affrontant l’épreuve ensemble.

Au delà de l’exploit sportif, filmé avec brio, De toutes nos forces est une magnifique fable sur la paternité, le passage à l’âge adulte, la transmission et le partage et restaure l’idée de cohésion familiale à une époque minée par la perte des repères traditionnels. Quelqu’un a dit un jour que les parents grandissaient avec leurs enfants. D’abord difficile, la communication s’établit lorsque le père absent qui avait pris jusque là la tangente dépasse sa peur de ne pas être à la hauteur et assume enfin pleinement son rôle. Malgré un démarrage un peu longuet qui sent le conventionnel et la larmantine à plein nez (hormis une fabuleuse séquence d’introduction qui nous plonge habilement dans les vertiges intérieurs du père), le métrage passionne dès lors qu’il se recentre sur le point de vue de Julien. En dépit de son handicap, Nils Tavernier fait du garçon une figure identificatoire pour tous ceux qui se sont un jour ou l’autre sentis en marge qui s’impose très vite comme la véritable raison d’être du film. Chose éminemment louable, alors que d’autres auraient sans doute insisté lourdement sur les difficultés propres au handicap, le réalisateur n’a besoin de que de quelques plans pour faire comprendre l’essentiel, et laisse ainsi toute sa place à l’aspect épique. Petite anecdote qui a son importance, l’une des scènes clefs montre Julien regardant le combat ultime de Rocky 3 à la télévision. De quoi donner des idées... Transformer David en Goliath n’était pas chose facile, mais toutes les différences semblent s’envoler dès lors que nos deux outsiders prennent le départ de la course à l’unisson avec tous les athlètes de l’ « Iron man ». Épreuve titanesque par excellence (3,8 km de natation, 180 km de vélo, 42 km de course à pied), il ne s’agit décidément pas d’une course ordinaire. Tant mentale que physique, la compétition ne s’envisage pas en terme de gain ou de perte. Pour Paul (Gamblin) et Julien, il s’agit, plus qu’un challenge, de donner corps à leur renaissance en tant que père et fils. 2 700 participants, des images magnifiques, un suivi de la course avec commentaires à l’appui, on sent le documentariste à l’aise. Pour autant, le cadre de Nils Tavernier n’est jamais figé. Il parvient, par un mouvement perpétuel qui suit le tandem au plus près, à rendre compte de l’atmosphère si particulière de l’épreuve (le départ dans l’eau filmé à bord d’un hélicoptère est un vrai choc visuel et rappelle les compositions d’un Yann Arthus-Bertrand) et nous fait ressentir par procuration la souffrance, les moments de doutes mais surtout la joie qui perle sous l’effort avec une grande maîtrise. Jacques Gamblin, galvanisé par la bonne humeur communicative de son jeune compagnon, signe une composition toute en pudeur et en retenue, à la fois physique et infiniment tendre, et confirme une nouvelle fois qu’il est l’un des acteurs les plus talentueux de sa génération. Au final, De toutes nos forces, à la croisée des genres, est une course contre la montre haletante qui dépasse de loin la beauté du geste pour trouver son second souffle dans la chair même de ses personnages.

 



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Divergente

Divergente

Film de Neil Burger (Etats-Unis - 2014 - 2h19) avec Shailene Woodley, Kate Winslet, Jai Courtney, Ansel Elgort


divergente affiche uneTris vit dans un monde post-apocalyptique où la société est divisée en cinq clans (Audacieux, Érudits, Altruistes, Sincères, Fraternels). À 16 ans, elle doit choisir son appartenance pour le reste de sa vie. Cas rarissime, son test d’aptitude n’est pas concluant : elle est Divergente. Les Divergents sont des individus rares n’appartenant à aucun clan et sont traqués par le gouvernement. Dissimulant son secret, Tris intègre l’univers brutal des Audacieux dont l’entraînement est basé sur la maîtrise de nos peurs les plus intimes.

 


Critique "aVoir-aLire.com"


Il n’échappera à personne que Divergente est devenu une nouvelle référence dans le domaine de la franchise littéraire pour adolescentes. Là où la plupart des adaptations se heurtent à l’indifférence du public (Les âmes vagabondes, The Mortal instruments), Divergente a dépassé aisément les 100M$ au B.O. américain. Le distributeur n’a d’ailleurs pas attendu les chiffres du box-office pour lancer le sequel, conforté par les premiers échos, des préventes solides et l’assiduité des fans qui ont apporté massivement leur soutien au projet depuis le début du tournage. Il est vrai que Divergente surpasse la plupart de ses concurrents avec des ambitions de récit et de retranscription d’un univers futuriste autrement plus séduisantes que ce qu’on a pu voir récemment dans le genre, Hunger Games mis à l’écart. Toutefois peut-on vraiment mettre les deux films adaptés de l’œuvre de Suzanne Colins à l’écart tant Divergente se rapproche de l’univers de Hunger Games ? L’initiation adolescente dans les deux cas se situe dans un futur où le totalitarisme prend la forme d’une manipulation des masses divisées en tributs dans H.G. et en factions dans Divergente. En l’occurrence celles des Audacieux, des Erudits, des Sincères et des Fraternels dans ce dernier. L’héroïne, qui ne s’appelle pas ici Katniss mais Tris (sic) doit à 16 ans faire le choix de son clan qu’elle embrassera pour la vie, en fonction de ses qualités intrinsèques. Malheureusement pour elle, elle se découvre être un élément subversif pour le pouvoir en place, puisqu’elle fédère des qualités propres à chacun des clans… Une suspicion de rébellion accompagne ces « divergents » dont il faut se débarrasser par tous les moyens, alors que l’éradication de l’une des factions couve au cœur d’une cité abritée d’un extérieur post apocalyptique potentiellement monstrueux, par de gigantesques remparts. L’histoire est réellement séduisante, malgré les résonances aux autres sagas du genre (Les Ames Vagabondes n’était pas très éloignée de ce schéma initiatique portée par le refus d’une personnalité féminine de se soumettre aux normes extra-terrestres) et l’on comprend aisément l’engouement de la jeunesse pour ce type de récit empreint d’une puissance d’incarnation alors que l’héroïne refuse de suivre sa famille et les valeurs d’altruisme de son sang pour rejoindre le rang des Audacieux. Elle choisit des casse-cous qui se délectent du danger et font subir aux nouvelles recrues des tests d’intégration et autres bizutages qui risquent de briser les vocations, forçant ceux qui ratent les examens d’entrée à devenir des sans-factions, des parias errant en marge d’une société hiérarchisée qui ne pardonne pas l’échec. En effet, le transfert d’un clan à l’autre est interdit, comme pour signifier à l’adolescent l’impossibilité de revenir en arrière une fois ses premiers choix de jeune adulte réalisés. Cette société aseptisée et compartimentée est représentée en son sommet par la beauté froide de Kate Winslet. L’héroïne de Titanic et de Créatures célestes resplendit en Machiavel convaincu de la nécessité des génocides pour mieux régner. Classe et élégance la positionnent dix rangs plus haut que l’héroïne qui manque cruellement de charisme à l’écran. La faute en incombe moins au personnage crée par Veronica Roth qu’au casting de l’actrice Shailene Woodley, choix assez peu heureux, alors qu’on la voit, pour près de la moitié du film, revêtue d’un sac à patate en guise de fringue. Il s’agit en fait de la tenue unique peu glamour des Altruistes qui se porte de mère en fille, et qui ne va vraiment pas à Ashley Judd non plus, peu crédible dans son rôle de mère modèle qui, elle aussi, a sa part de secrets). La jeune comédienne aperçue en 2013 dans la romance indépendante The Spectacular now et la série culte La vie secrète d’une ado ordinaire (rôle principal des 5 saisons !) n’est pas un choix crédible aux côtés du bellâtre musclé Theo James, plus à l’aise dans son rôle, mais moins en amoureux transi d’une héroïne dont la moue dissimule mal les tentatives d’approfondissement psychologique voulues par les auteurs du scénario. Autrement dit, Divergente qui commence très bien souffre parfois des tics de certaines productions adolescentes. Outre le jeu inégal de certains acteurs, l’on peut aussi signaler la présence d’une musique omniprésente destinée principalement à vendre du single sur Itunes, notamment le répertoire d’Ellie Goulding ; la chanteuse britannique trouve effectivement en la B.O. du film l’expédient parfait pour s’imposer comme méga star en Amérique après avoir déjà étoffé la soundtrack de Hunger Games 2 quelques mois auparavant. On n’oubliera pas la déficience de certains effets spéciaux et la présence de quelques scènes assez indigentes (l’ascension peu crédible d’une grande roue par les deux tourtereaux lors d’un jeu de simulation) pour séduire un public essentiellement adolescent. Tout cela ne fait pas de Divergente un mauvais jalon du genre, loin de là, mais on se situe forcément en retrait du solide Hunger games : l’embrasement où la violence n’était jamais sourde et où Jennifer Lawrence crevait vraiment l’écran. Divergente se pose donc en divertissement vertueux qui contentera largement son public cible sans chercher à exploiter le sillon d’une science-fiction d’anticipation au-delà des canons du produit jeune, qui éconduira à raison les adultes. Bref, dans le genre, on préférera revoir La stratégie Ender, échec malheureux sur les marchés de la planète et pourtant autrement plus valeureux.


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Her (VOST)

Her (VOST)

Film de Spike Jonze (Etats-Unis - 2013 - 2h06) avec Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara et Olivia Wilde...


- Film proposé en Version Originale Sous-Titrée


- Film Coup de Cœur : tarif unique : 5€





her affiche uneLos Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l'acquisition d'un programme informatique ultramoderne, capable de s'adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de 'Samantha', une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux.

 

 

Critique "CultureBox"


Le futur proche dans lequel nous plonge Spike Jonze pourrait se dérouler dans une semaine, un jour ou une heure. C’est dire s’il ne tient pas compte des visualisations futuristes coutumières de la science-fiction. L’environnement de "Her" est le nôtre, à la différence près de l’existence d’un programme informatique permettant la création d’une voix, d’une personnalité virtuelle invisible, seulement audible, correspondant au profil psychologique de celui qui l’a créée.

De ce postulat, Spike Jonze tire une histoire d’amour absolu, telle qu’aurait pu l’écrire un Philip K. Dick ou un Norman Spinrad, maîtres de la science-fiction américaine en phase avec les réalités sociétales contemporaines. Spike Jonze ne fait qu’extrapoler de peu le réel cybernétique du jour, en prolongeant le rapport qu’entretient Théodore (Joaquin Phoenix) avec son ordinateur, par l’amour pour une voix créée de toute pièce. "Grandeur nature" (1974, Luis Garcia Berlanga) ou "Monique" (2002, Valérie Guignabodet), montraient des hommes tombant amoureux d’une poupée gonflable. "Her" raconte l’histoire d’un homme tombant amoureux d’une voix.

Au-delà du corps et du visible, la voix est toute imprégnée de la personnalité, de celui, ou celle, qui la porte. Théodore, qui vient de rompre avec sa fiancée, se lance à corps perdu dans la quête d’une femme idéale rendue possible par les nouvelles technologies. Seul, par sa démarche, il va encore plus s’isoler, devenant une sorte de paria asocial vis-à-vis de son entourage, entretenant une relation équivoque avec "Samantha", sa correspondante virtuelle, vis-à-vis de laquelle il va devenir totalement addict. La situation se complique quand, de par sa nature, "Samantha" va entretenir des relations similaires avec d’autres, entraînant une même jalousie chez Théodore qu’avec une personne réelle.

Spike Jonze traduit avec un réalisme déconcertant la fibre de la relation qui s’instaure entre son héros et son égérie, qu’interprète avec grand talent Scarlett Johansson de sa seule voix troublante. Joaquin Phoenix, de tous les plans, est une fois de plus remarquable dans un rôle désespéré qui passe du rire aux larmes sans lyrisme, avec une justesse et un appoint confondants. "Her" apparaît enfin comme un prolongement inattendu de l’ordinateur "Hal" de "2001 : l’odyssée de l’espace" de Stanley Kubrick ("Her" et "Hal" entretenant par ailleurs une similitude phonétique troublante), dans la quête semblable d’émotion de deux entités cybernétiques qui tendent par la sensibilité à s’humaniser.

Très beau programme que conçoit Spike Jonze avec "Her", qui lui a dernièrement valu un mérité Oscar du Meilleur scénario.

 

Critique "Les Inrockuptibles"


Dans Jeanne Dielman… de Chantal Akerman, Delphine Seyrig est un corps sans voix (seuls de rares dialogues permettent d’entendre les légendaires timbre et flow de l’actrice). Dans La Voix humaine de Roberto Rossellini (première partie d’Amore, adaptée de la pièce de Cocteau), on ne voit et on n’entend qu’Anna Magnani, dans une conversation amoureuse téléphonique avec un interlocuteur hors champ.

Le nouveau film de Spike Jonze est une sorte de variation de ces expérimentations sur l’incarnation cinématographique, la disjonction entre corps et voix, image et son, présence et absence à l’écran : une actrice célèbre (Scarlett Johansson) y “figure” par sa seule voix (l’inverse de Delphine Seyrig), et un acteur (Joaquin Phoenix) est seul à l’écran, dialoguant avec une partenaire par téléphone interposé (pendant masculin et technologiquement modernisé de Magnani).

Her est situé dans un Los Angeles du proche futur. Les gratte-ciel y ont poussé comme des champignons, les déplacements urbains se font dans un grand vortex techno-architectural (métros, corridors vitrés, passerelles design, ascenseurs…). Très réussi dans sa vision plastique d’une mégalopole à horizon dix ans, Her ne projette pas un futur anxiogène à la Metropolis ou Blade Runner mais une anticipation à peine exagérée de notre présent, une société consumériste et confortable, sourdement rongée par les difficultées relationnelles, la mélancolie et la solitude.

Le job de Theodore Twombly (Phoenix) consiste justement à lutter contre ces maux de l’aliénation moderne : il rédige des lettres d’amour pour les multiples clients d’une société qui commercialise les sentiments et l’écriture, denrées devenues rares. Lui-même en pleine séparation et vaguement dépressif, Twombly s’achète un nouveau logiciel de compagnie : une voix féminine avec laquelle il converse au téléphone à tout moment, comme avec un ami proche. Rapidement, entre lui et “her”, naît une histoire d’amour…

Her est une rom-com de l’ère techno qui fonctionne parfaitement au premier degré du genre, ce qui est déjà une réussite en soi. Bien que l’un des deux protagonistes soit invisible, on croit à cette romance entre un corps et une voix, on souhaite qu’elle dure, on est navré quand des dissensions pointent au sein de ce couple d’un nouveau genre. Ajoutons que Spike Jonze parvient à réinventer le génial Joaquin Phoenix, méconnaissable avec sa moustache et ses grandes lunettes, beaucoup plus sobre que dans The Master (pas dur, certes), plus émouvant et nuancé que dans The Immigrant. Her constitue d’ores et déjà une étape importante pour l’acteur : Joaquin y est déphoenixé, comme Belmondo fut débébelisé dans La Sirène du Mississippi ou Stavisky.

Mais sous la rom-com d’anticipation et les subtiles performances d’acteur palpite un film plus conceptuel qu’il en a l’air et qui pose mille questions théoriques d’ordre aussi bien cinématographique qu’existentiel. Un logiciel informatique sera-t-il un jour doué de sentiments (question jadis posée par 2001 et Kubrick) ? Une relation amoureuse est-elle envisageable entre un humain et un programme ? Une relation charnelle virtuelle accomplie est-elle possible ? Un personnage de cinéma peut-il exister sans apparaître à l’écran ? Le corps de l’acteur est-il soluble non seulement dans le virtuel mais aussi et plus simplement dans le son ? Où se joue l’incarnation cinématographique ?

Si la voix de Her avait été celle d’une inconnue (éventuellement laide) plutôt que celle de Scarlett Johansson, comment le film en aurait-il été affecté, et dans quelles proportions ? La société devra-t-elle un jour tolérer la “différence” du cyborg comme elle a appris (ou doit continuer d’apprendre) à accepter les autres minorités ethniques ou sexuelles ? A toutes ces interrogations, Spike Jonze répond par un oui timide, fragile, encore perclus de doute.

Her est une fable qui nous pousse dans nos retranchements éthiques et conceptuels, teste notre réflexion sur la dernière frontière entre l’humanité et les machines, la chair et le virtuel. Le savoureux paradoxe (digne de Resnais) est de nicher cette pelote philosophique dans un objet filmique aussi émouvant et séduisant que ludiquement grave et humblement novateur. Après le surcoté Dans la peau de John Malkovich ou le décevant Adaptation, Spike Jonze signe là un fulgurant retour.

 

Critique "aVoir-aLire.com"


Avec son affiche de biopic qui met le personnage masculin de Joaquin Phoenix en avant, on en oublierait vite la sobriété du titre monosyllabique, Her, qui nous éloigne en fait du classicisme promis par le visuel promotionnel dans le style des biographies que nous ressasse Hollywood. Le nouveau Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich) n’est point un biopic. Alléluia. Il s’agirait davantage d’une réflexion sur l’amour, entre science-fiction et romance existentielle. Her renvoie ainsi à un idéal féminin, ou à une vision de l’amour immaculé, l’âme sœur qui vous comprendrait mieux que personne dans vos émotions complexes d’humain déchiré par les défis que sont les évolutions de chacun au sein du couple, inéluctables, incontrôlables, et qui mènent vers la destruction assurée d’une union qui échappe aux meilleures intentions. Dans un futur proche non daté, dont l’architecture est verticale, mélange imaginaire de Los Angeles et de Shanghai, pourquoi ne pas s’en remettre au virtuel, au système d’exploitation de demain qui autorise la complicité, la fusion sentimentale, émotionnelle et intellectuelle ?

Le personnage de Théodore (Joaquin Phoenix, impeccable comme d’habitude), romantique malheureux, au seuil du divorce douloureux, vit donc seul au sommet de sa tour, dans un immeuble glacé que n’aurait pas renié Steve Jobs. Romantique lunaire, sa seule échappatoire à la réalité est le virtuel, son ordinateur de poche qu’il commande vocalement et les lettres d’amour et autres missives familiales qu’on lui commande quand on ne trouve pas les mots pour saisir avec exactitude ses sentiments. Jusqu’au jour où il tombe sur un nouvel O.S., révolutionnaire, qui vient installer le doute. Avec une personnalisation pertinente, le système d’exploitation qui embrasse la voix sensuelle de Scarlett Johansson, devient son meilleur allié, ami du matin et des soirs de déprime dans cet environnement très froid, très Lost in translation. Peut-on s’embarquer plus loin avec cette voix si intelligente ? Et pourquoi pas ? Si les humains sont génétiquement programmés pour aimer, l’informatique de demain ne sera-t-elle pas elle-même codée pour combler le vide affectif de chacun ? Her, sans visage, devient donc pur fantasme, matérialisation vocale des désirs les plus intimes, des besoins d’aimer les plus forts, elle incarne la perfection relationnelle, sans ambiguïté. Ou presque.

Dans cet équilibre, entre l’homme et la machine, l’égalité est-elle possible alors que l’intelligence artificielle grandit et devient elle-même d’une complexité qui peut échapper au protagoniste amoureux ? Cette félicité 2.0 n’est-elle pas elle-même vouée à l’échec et nous, pauvres humains à la solitude tourmentée ? Spike Jonze, auteur du script, situe certes son récit dans un avenir plus ou moins proche, mais de par le réalisme certain de sa cité futuriste et l’acuité des rapports humains qu’il dépeint, empreints de mélancolie et d’un sentiment d’abandon, son film touche à l’universel et convoque inévitablement l’expérience du spectateur qui pourra ressentir une proximité évidente avec les affres et les bonheurs de Joaquin Phoenix.

Traduit par une élégance maîtresse à l’écran, l’univers de science-fiction d’Her est en soi un O.S. miraculeux dans lequel on aime se lover, confronter nos propres doutes et solitudes, avec toutefois l’impression que certaines coupes auraient pu être faites. Aussi pertinente soit-elle, cette nouvelle réalisation de Spike Jonze, qui évoque par moment de par son architecture fascinée Synecdoche New York, l’une de ses productions), pèche peut-être un peu trop par sa durée. Un petit reproche dans une œuvre qui confine souvent au sublime ; la musique d’Arcade Fire y contribue largement, à l’instar d’un casting féminin épatant (Amy Adams, Olivia Wilde et Rooney Mara qui donnent un peu de chair à l’exercice vocal de Scarlett Johansson).
Her est nommé 5 fois à l’Oscar, dont meilleur film de l’année et meilleur scénario. Rien pour le réalisateur et l’acteur principal.

 

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La Cour de Babel

La Cour de Babel

Documentaire de Julie Bertuccelli (France - 2013 - 1h29)


 

Cour de babel affiche uneIls viennent d’arriver en France. Ils sont Irlandais, Serbes, Brésiliens, Tunisiens, Chinois ou Sénégalais... Pendant un an, Julie Bertuccelli a filmé les échanges, les conflits et les joies de ce groupe de collégiens âgés de 11 à 15 ans, réunis dans une même classe d’accueil pour apprendre le français. Dans ce petit théâtre du monde s’expriment l’innocence, l’énergie et les contradictions de ces adolescents qui, animés par le même désir de changer de vie, remettent en cause beaucoup d’idées reçues sur la jeunesse et l’intégration et nous font espérer en l’avenir...

 

 

Critique "Les Inrockuptibles"





En une heure et demie, une année scolaire au sein de la classe d’accueil dont Brigitte Cervoni est le professeur de français, au collège de la Grange-aux-Belles, dans le Xe arrondissement de Paris. Les classes d’accueil, dans les écoles et collèges, sont des classes où l’on rassemble des élèves étrangers fraîchement arrivés en France, d’âge plus ou moins équivalent (ici de 11 à 15 ans), afin qu’ils puissent se mettre à niveau (surtout en français, puisque certains d’entre eux ne le parlent quasiment pas) et rejoindre les classes dites “normales” les années suivantes.

Au collège, le but est évidemment de les insérer le plus rapidement possible dans le circuit scolaire général, afin qu’ils puissent mener leurs études le plus loin possible… La classe de français de Mme Cervoni réunit des ados venus de toute la planète : Tunisie, Pologne, Mali, Brésil, Angleterre, Libye, Sri Lanka, Mauritanie, Chine, etc. Et ce film est de part en part un choc émotionnel.

D’abord parce que la plupart de ces enfants, en début d’année, débarquent dans un pays qui leur est totalement étranger, et pas forcément accueillant ni aussi beau et gentil que décrit dans les guides touristiques. Certains, trimballés de pays en pays, n’ont pas vu leurs parents depuis des années, sinon jamais, et vivent avec des parents collatéraux. Certains ont fui la misère, une dictature, des massacres, des traditions (le mariage forcé et l’excision pour les filles). Un jeune Ukrainien explique qu’il a fui son pays parce qu’il est juif et qu’on tue parfois les Juifs en Ukraine… Tous, parce qu’ils sont jeunes, espèrent un avenir meilleur, même si le souvenir de leur pays d’origine ne les quittera jamais.

Nous sommes plongés dans un bain d’émotions humaines plus intenses les unes que les autres. Alors on pleure et on rit beaucoup, ou on retient ses larmes, parce que ces émotions sont universelles : la fierté d’un père ouvrier quand on lui dit que sa fille est brillante, la colère d’une mère contre sa fille qui ne fiche rien et perturbe la classe – rien d’angélique dans ce film, on y assiste à des heurts et des chagrins redoutables. On tremble quand une jeune fille africaine dit avec simplicité : “Je veux vivre en France parce que je veux être une femme libre.”

Et si on tremble, c’est aussi parce qu’on sait que ce ne sera sans doute pas aussi simple. Que tous ces jeunes étrangers ne sont pas au bout du chemin, qu’il sera souvent long, pénible, parsemé d’échecs amers, qu’ils n’auront pas tous le même destin, les mêmes chances, mais qu’ils y parviendront peut-être aussi. Filmé sobrement, sans effets, mais avec rigueur, La Cour de Babel est un film qui console et revigore. Tout n’est pas perdu, dans ce pays qui paraît tellement se déliter.

 

Critique "aVoir-aLire.com"


Une adolescente écrit son nom au tableau. Elle précise qu’elle s’appelle Maryam, qu’elle vient de Lybie et qu’elle habite à Paris. Une voix douce, celle d’une enseignante, lui fait remarquer qu’elle a fait une petite faute d’orthographe. D’autres adolescents lui succèdent au tableau et écrivent les mêmes informations dans leurs langues natales : l’arabe, l’ukrainien, le chinois, le sri-lankais, le wolof… Ils disent « bonjour » dans la langue du pays qu’ils viennent de quitter. Il y a bien ici quelque chose de Babel…
Nous sommes en fait dans une « classe d’accueil » d’élèves nouvellement arrivés en France, implantée au collège de la Grange-aux-Belles, dans le 10e arrondissement de Paris. À deux pas du pittoresque et historique canal Saint-Martin. C’est dans cette classe que la cinéaste Julie Bertuccelli et son équipe ont posé caméra et matériel vidéo pendant l’année scolaire 2011-2012.
L’enseignante, Brigitte Cervoni, qui exerce depuis plusieurs années dans ce type de classes, les a bien volontiers accueillis, ainsi que la direction du collège. Avec l’accord du responsable du Centre académique de scolarisation des élèves nouvellement arrivés et des enfants du voyage (Casnav).
C’est après une rencontre avec Brigitte Cervoni lors d’un festival de cinéma scolaire, que la réalisatrice Julie Bertuccelli, qui alterne films documentaires et de fiction, a eu le souhait de réaliser un documentaire sur le dispositif des classes d’accueil – tellement elle l’avait trouvé « génial ». Apparemment, elle n’a pas été déçue par l’année passée avec ces enfants venus des quatre coins du monde. La cinéaste a préféré finalement se mobiliser sur une seule classe d’accueil plutôt que d’aller en filmer plusieurs. Il faut dire que cette classe de la Grange-aux-Belles avait la particularité de regrouper au sein d’un groupe de vingt-quatre élèves rien moins que… vingt-deux nationalités ! Ce sont donc des adolescents, de 11 à 15 ans, chinois, roumains, irlandais, sénégalais, chilien, marocain…, qui se sont exprimés sous les regards vigilants et bienveillants de la réalisatrice et de l’enseignante – et ceci à raison de deux fois par semaine pendant toute l’année scolaire.

Julie Bertuccelli a privilégié des moments forts de l’année. Et d’emblée, bien sûr, le premier accueil de ces adolescents par Brigitte Cervoni et l’art et la manière des élèves de faire connaissance entre eux. On assiste ainsi à des séquences saisissantes où les élèves parlent de la façon dont ils ont vécu leur dernier jour dans le pays qu’ils ont quitté, des raisons pour lesquelles ils sont partis. Des raisons très diverses : un danger encouru, des motifs économiques, ou la mutation de parents venant travailler dans une ambassade. Ils sont à la fois « heureux et tristes », comme dit Eduardo, le jeune brésilien. Beaucoup ont mis tout leur espoir dans l’accomplissement d’études en France, pays où ils se sentent bien et qui leur permet de suivre une scolarité de bon niveau. Comme le jeune serbe, Marko, de religion juive, persécuté ainsi que ses parents par des groupes néo-nazis, ou la jeune guinéenne, Djenabou, qui a fui son pays avec la complicité d’une tante pour ne pas avoir à subir l’excision.
Mais Julie Bertuccelli a réalisé un documentaire qui évite la galerie de portraits. La Cour de Babel est au contraire un film « choral », sans aucun entretien individuel. Les séquences avec les parents ou leurs représentants interviennent uniquement dans le huis clos de la classe du collège, en présence des enfants. Notamment lorsqu’ils sont invités par Brigitte Cervoni pour la remise des bulletins du premier trimestre ou en fin d’année. Ce qui nous donne alors d’émouvants moments de vérité. Plus on avance dans l’année scolaire et plus nous constatons la fusion du groupe. On assiste d’ailleurs à un petit drame lorsque Maryam doit quitter la classe, parce que ses parents libyens, demandeurs d’asile, sont amenés à aller vivre à Verdun à la demande de l’office français de l’immigration et de l’intégration.
Au fil de l’année, les élèves s’expriment de mieux en mieux en français, ils s’accrochent et ont une grande envie d’apprendre et de réussir. L’enseignante n’hésite pas à aborder avec eux des sujets graves comme ceux qui concernent la religion et la laïcité. Ce qui nous donne une conversation animée autour du Coran, de la Bible. Et la discussion de déboucher sur Dieu et le big bang – ainsi que sur la question de l’existence de Dieu et de l’enfer… L’année se termine par le passage, à la Maison des examens d’Arcueil, du Delf (Diplôme d’études de langue française), un premier diplôme qui sanctionne leur niveau en français. Mais aussi par un voyage à Chartres, où les élèves ont concouru au festival scolaire Ciné clap avec un film sur « La Différence », réalisé tout au long de l’année. Ils sont fous de joie lorsqu’ils apprennent qu’ils ont obtenu un prix !

La réalisatrice a souhaité filmer ces jeunes presque exclusivement dans le microcosme de la classe. Du collège, en effet, seulement quelques images en plongée de la cour de récréation. Nous ne savons donc pas comment ils se sont intégrés dans l’établissement, s’ils ont noué des relations avec les élèves des classes dites « normales », quels ont été leurs contacts avec d’éventuels intervenants extérieurs. Nous respectons ce choix tout en le regrettant quelque peu. Il n’en reste pas moins que La Cour de Babel est un beau documentaire, fort utile, qui met en lumière un exceptionnel dispositif d’accueil des élèves étrangers et une enseignante remarquable – qui prend une place de plus en plus importante au fur et à mesure où l’on avance dans le film. Remarquable comme le sont sans aucun doute les enseignant-e-s de ces classes d’accueil, qui ont un sens aigu à la fois de leur mission de service public et de la citoyenneté universelle.
Une fois entrés dans le tourbillon de cette cour de Babel, nous sommes vite de plain-pied avec ces adolescents que nous voyons construire, sous nos yeux, leur identité dans la diversité. Et la fin est particulièrement émouvante lorsque les enfants se quittent et disent au revoir à leur « deuxième maman », Brigitte Cervoni. L’enseignante leur confie qu’elle sera l’année prochaine inspectrice et qu’elle n’oubliera pas « [s]es derniers élèves ». Nous aussi, nous avons du mal à quitter cette Cour de Babel.

 



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Alexandre Tharaud – Le temps dérobé

Alexandre Tharaud – Le temps dérobé

Documentaire de Raphaëlle Aellig Régnier (Suisse - 2013 - 1h05)


 

Soirée Mélomane - Deux films pour 10 euros


 

Alexandre Tharaud affiche unePlongée atypique dans l’univers d’un artiste particulièrement talentueux d’aujourd’hui : Alexandre Tharaud. Un pianiste qui a séduit un public bien au-delà de celui traditionnel de la musique classique grâce à son talent, sa sensibilité, mais aussi sa volonté de décloisonner ce monde parfois un peu figé en imaginant des aventures musicales inédites.
Né de parents eux-mêmes familiers de la scène (un père chanteur d’opéra, une mère Professeur de danse à l’Opéra de Paris), Alexandre conjugue sa passion du piano et sa fertile intranquillité sous l’œil d’une caméra intimiste. Un film mené sous la forme d’une exploration de moments intimes où l’artiste est bien plus face à lui-même qu’au public, confrontation à la fois douce et brutale à sa passion, à son inaccessible étoile.

 

 

Critique "aVoir-aLire.com"


L’argument : Plongée atypique dans l’univers d’un artiste particulièrement talentueux d’aujourd’hui : Alexandre Tharaud. Un pianiste qui a séduit un public bien au-delà de celui traditionnel de la musique classique grâce à son talent, sa sensibilité, mais aussi sa volonté de décloisonner ce monde parfois un peu figé en imaginant des aventures musicales inédites. Né de parents eux-mêmes familiers de la scène (un père chanteur d’opéra, une mère Professeur de danse à l’Opéra de Paris), Alexandre conjugue sa passion du piano et sa fertile intranquillité sous l’œil d’une caméra intimiste. Un film mené sous la forme d’une exploration de moments intimes où l’artiste est bien plus face à lui-même qu’au public, confrontation à la fois douce et brutale à sa passion, à son inaccessible étoile.

Notre avis : Après un passage au Conservatoire qui l’a marqué par la rigidité d’un système contraignant, le pianiste Alexandre Tharaud s’est fait remarquer d’un public averti pour avoir enregistré en 2001 des Suites pour clavecin de Rameau sur un piano classique. Une manière de se distinguer qui témoigne de la totale liberté dont se revendique cet interprète d’exception. Capable de jouer de la musique baroque, romantique ou contemporaine, tout en participant à des expériences plus iconoclastes (comme par exemple accompagner des musiciens populaires orientaux), Alexandre Tharaud participe également à la création d’œuvres originales qui pourraient bien marquer leur temps, par-delà les modes éphémères.
Avec Le temps dérobé, la réalisatrice Raphaëlle Aellig Régnier cherche bien évidemment à dresser le portrait intime d’un artiste en pleine activité créatrice, mais elle capte également tous ces petits instants qui sont généralement inconnus du grand public. Des répétitions, en passant par des séances de yoga afin de trouver un équilibre intérieur nécessaire pour affronter la scène jusqu’à ces moments intenses juste avant d’entrer dans l’arène, ce documentaire s’attache à saisir ces petits riens qui sont pourtant si importants pour l’artiste. Filmé caméra à l’épaule afin de suivre les moindres gestes de son sujet, Le temps dérobé séduit le spectateur par cette intimité immédiate avec le pianiste. Peu importe que les morceaux ne soient pas joués en intégralité puisqu’il ne s’agit pas ici de la restitution d’un concert, mais bien de la captation d’un état délicat situé quelque part entre l’excitation liée à la création et le recueillement nécessaire pour y parvenir. L’ensemble constitue donc un document très intéressant qui devrait plaire aussi bien aux néophytes qu’aux spécialistes. Le seul reproche qu’on peut lui adresser tient en une durée un brin frustrante : on aurait tant aimé profiter davantage de l’expérience d’un tel musicien.

 

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Noces

Noces

Documentaire de Philippe Béziat (Suisse - 2011 - 1h32)


 

Soirée Mélomane - Deux films pour 10 euros


 

Noces affiche uneCharles Ferdinand Ramuz écrit "Souvenirs sur Igor Stravinsky" quelques années après leur collaboration sur LES NOCES, en Suisse en 1916.
De nos jours, sur les berges du Lac Léman, une comédienne et une chef d’orchestre se retrouvent pour répéter Les Noces.
Entre les souvenirs d'une collaboration unique et le travail de deux artistes confrontés aujourd'hui à la création d'un chef d’œuvre de la musique moderne, "NOCES" raconte la force d'une amitié musicale.

 

 

Critique "Critikat.com"




Après le ravissement Pelléas et Mélisande, Philippe Béziat collabore avec la musicienne Mirella Giardelli pour aboutir à des Noces convaincantes. La représentation de cette partition de Stravinsky traduite en français par l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz et captée par la caméra de Béziat devient une vaste entreprise menée conjointement par le cinéma, la musique et la littérature.

On ne saura jamais pourquoi Igor Stravinsky, souhaitant traduire son livret des Noces, a jeté son dévolu sur Charles-Ferdinand Ramuz, écrivain et poète suisse… Peu importe, finalement, mais c’est bien sur ce dernier que s’abat la lourde tâche : restituer la puissance poétique d’un texte sans bouleverser le rythme des scènes chorégraphiques. On comprendra dès lors que la relation des deux hommes se noue d’abord autour d’une mathématique qui, si elle semble à l’opposée d’une image idéale de la création, n’en est pas moins vitale. Chez Béziat, l’image se couvre parfois de ces chiffres, ces mesures qui reviennent comme une litanie à laquelle il est impossible de déroger, un « minutieux calcul » comme le définit Ramuz. Le ton péremptoire, sévère, de la chef d’orchestre Mirella Giardelli en gardienne du temple, scande le livret pour échafauder une interprétation tonique de ces Noces qui rassemblent une quarantaine de personnages.

Ce sont deux cheminements qui structurent le film de Philippe Béziat : d’abord, il y a les déambulations de Ramuz, l’écrivain suisse, et de Stravinsky, le compositeur russe, avec la création comme dénominateur commun. Des Souvenirs sur Igor Stravinsky rédigés par le premier, Béziat tire un dialogue qu’il fait assumer par Dominique Reymond et Mirella Giardelli : le duo de femmes comédienne/musicienne double le duo écrivain/compositeur et remet en scène la recherche formelle dans un second et nouveau cheminement. Le paysage suisse (re)devient lui-même un support de la réflexion, avec quelques beaux plans contemplatifs qui font lire des portées dans les vignobles (Ramuz y voyait des « tableaux de Cézanne ») et sur la surface du lac Léman.

Outre ce versant très réflexif où la voix de Dominique Reymond a le beau rôle, le film se concentre sur les répétitions des Noces par une troupe contemporaine, et déploie un dispositif plutôt fascinant. Béziat reproduit la « chambre bleue » dans laquelle les deux hommes ont rédigé le livret, mais pour en faire une salle extensible, où tous les musiciens et chanteurs vont se rassembler pour la représentation finale. La caméra de Béziat, immergée dans cet espace abstrait, capte toute l’intensité d’un livret très physique où les voix sont utilisées comme des percussions. Le rêve de Stravinsky était un minimalisme extrême, où seuls « rythme, son, timbre » valent, pour aboutir à une « magnifique confusion » : Béziat a saisi toute la méthode de Stravinsky, dans cette splendide scène où les protagonistes chantent des mesures, et non des paroles, jusqu’à parvenir à une sorte de cantilène rendue belle par l’unisson. Ce rassemblement, au centre de la vision de Stravinsky qui voulait faire participer les musiciens à la danse, sera accompli à l’image par des incrustations permises par le fond bleu. Instruments, musiciens, chanteurs s’agglomèrent alors sur une image rêvée, capable de visualiser la musique.

En guise de final, le réalisateur nous laisse admirer l’intégralité de la représentation : vingt minutes de ravissement, y compris pour les néophytes. Normal : il vient de nous apprendre à l’entendre et à la voir.

 

Critique "Télérama"


Reportage sur des répétitions de concert ou captation d'un spectacle musical : Noces est un film inclassable. Et virtuose. Comme l'oeuvre de Stravinsky qui lui sert de sujet. Composée pour la troupe de Diaghilev en 1923, elle exalte, sur des contes populaires de noces paysannes, cette Russie ancestrale que la révolution de 1917 fait basculer dans une histoire neuve. Immobilisé depuis le début de la guerre en Suisse, où il rencontre l'écrivain Charles-Ferdinand Ramuz, Stravinsky lui demande d'adapter en français les paroles russes qu'il met en musique. Cette collaboration inspire à l'écrivain vaudois un beau récit rétrospectif : Souvenirs sur Igor Stravinsky. Philippe Béziat utilise cette chronique comme fil rouge de ces Noces, comme scénario parallèle au déroulement des répétitions.

Passionné de musique, le réalisateur de Pelléas et Mélisande, le chant des aveugles (1) n'aime rien tant qu'entrelacer amoureusement les contrepoints. Film polyphonique, Noces célèbre une lune de miel. Entre musique et cinéma. Entre la prose savoureuse d'un écrivain, récitée avec une gourmandise délectable par Dominique Reymond, et les rythmes trépidants du compositeur, martelés, ahanés avec une énergie féroce par Mirella Giardelli, pianiste et chef de chant. Chef tout court : instrumentistes comme choristes, tout lui obéit, jusqu'à l'ultime et énigmatique tintement de cloche - glas ambigu, sonnant la fin d'un office nuptial ou d'une liturgie funèbre... D'observer la personnalité de Stravinsky, Ramuz avait conclu : « Il faut être ensemble un sauvage et un civilisé. » Philippe Béziat a retenu la leçon. Son film est sauvage par la violence de la musique. Et civilisé par le raffinement des images.


 

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Voyage au bout de l’Enfer (VOST)

Voyage au bout de l’Enfer (VOST)

Film de Michael Cimino (Etats-Unis - 1979 - 2h55) avec Robert DE NIRO, Meryl STREEP, John CAZALE, Christopher WALKEN, John SAVAGE, George DZUNDZA....


 

Voyage au bout de l'enfer affiche une- Film proposé en Version Originale ous-Titrée


- Cycle Patrimoine - Version restaurée

-Oscar du meilleur film 1979

 

1968. Cinq amis, Mike, Steven, Nick, Stan et Axel, travaillent dans l’aciérie de la petite ville de Clairton, Pennsylvanie. Unis par un travail éprouvant, les cinq hommes forment une bande très liée. La vie suit son cours dans ce bourg d’immigrés russes où les histoires de coeur vont bon train : Steven épouse Angela, bien que celle-ci soit enceinte d’un autre, tandis que Nick flirte avec Linda, laquelle semble quelque peu troubler Mike. Mais cette tranquillité est rattrapée par la lointaine guerre du Vietnam lorsque Mike, Steven et Nick sont mobilisés pour partir au combat. L’expérience traumatisante du conflit va alors considérablement bouleverser leurs rapports une fois rentrés au pays…

 

 

Critique "Critikat.com"




The Deer Hunter (titre plus pertinent que Voyage au bout de l’enfer sur le propos du film, nous y reviendrons) est un film impressionnant, c’est certain. Il fascine par son ambition d’ampleur (trois heures) permettant de prendre son temps et d’embrasser le plus possible ; par ses basculements entre intimisme délicat et grandiloquence brutale, entre visions quasi documentaires et grand spectacle ; par sa volonté, surtout, de déborder de son cadre le plus évident (la guerre) pour atteindre une dimension plus large. Car The Deer Hunter a le point commun avec Apocalypse Now, quoique sur un mode très différent, de rebondir sur un contexte encore brûlant à son époque (la guerre du Vietnam à peine finie, douloureuse et vaine) pour essayer de transcender ce traumatisme immédiat, de viser au-delà. C’était le Nouvel Hollywood s’emparant de l’histoire américaine en train de s’écrire pour en tirer une expression artistique sur la guerre en général, mais surtout sur la déraison dont elle témoigne et qu’elle attise, sur l’humanité perdant ses illusions à travers elle ; et ce contexte – historique, politique et artistique – a évidemment contribué à l’aura qui entoure encore ces films aujourd’hui. C’est pourquoi les revoir plus de trente ans après leur sortie – en l’occurrence le film de Michael Cimino – n’a rien d’anecdotique, ne doit surtout pas se résumer à une déférence coutumière envers des « classiques » communément admis. La distance vis-à-vis du contexte initial devrait inciter à y poser un regard neuf et libre d’affects, à remettre certaines pendules à l’heure, à réajuster la plaque « chef d’œuvre » un peu poussiéreuse que la cinéphilie à travers les années a fini par leur apposer, une cinéphilie où, c’est bien connu, la fascination le dispute à l’esprit critique.

The Deer Hunter est un drame en trois actes signifiant l’avant, le pendant (la guerre) et l’après aux yeux des Américains. Premier acte : la petite ville industrielle de Clairton (Pennsylvanie), où vit une forte population de descendants de l’immigration russe, s’apprête à voir trois de ses jeunes citoyens partir combattre au Vietnam. Sans manifester plus de crainte que nécessaire sur leurs chances de revenir vivants, les trois amis et la bande dont ils font partie vivent leurs derniers moments d’insouciance, assistant au mariage de l’un d’eux et au bal qui s’ensuit, se délassant au bar et au billard, crapahutant dans les montagnes pour chasser le cerf. Deuxième acte : plongée sans transition dans la barbarie de la guerre. Faits prisonniers ensemble et maltraités, les trois hommes de Clairton s’évadent à la faveur d’un jeu cruel auquel les livrent leurs geôliers (la fameuse roulette russe qui fit tant scandale au festival de Berlin de 1979 où le film fut présenté, sur fond de vraisemblance historique... et de guerre froide), et cherchent le chemin du retour à travers un Vietnam en proie au chaos et à la déchéance. Troisième acte : tentative de se réintégrer dans l’Amérique connue et aimée, de retrouver la confiance perdue – tentative illusoire, vaine d’emblée pour certains.

On le voit : c’est une certaine image des États-Unis que Cimino vise en s’appuyant sur le traumatisme du Vietnam – une Amérique qui, en s’impliquant là-bas, y aurait laissé son innocence. Filmée en extérieurs avec la lumière soignée de Vilmos Zsigmond, appuyée par les passages musicaux lyriques de Stanley Myers, c’est une Amérique de l’intérieur, ouvrière et croyante, captée avec un souci de réalisme, mais néanmoins idéalisée, vue comme une nation de grands enfants qui n’auraient pas eu vraiment conscience de ce dans quoi ils s’engageaient. Il faut porter au crédit de Cimino que le portrait de la communauté américaine n’est pas si simpliste que cela. Dans ce film comme dans la plupart des autres depuis Le Canardeur, le cinéaste s’attache à l’idée d’une Amérique construite de matériaux divers, de pièces rapportées et de racines oubliées d’avant la colonisation, et unie seulement par la croyance en l’idée d’une appartenance. Faisant fi de la mentalité WASP, on peut faire honneur à ses racines étrangères et se déclarer fermement américain (comme Nikanor « Nick » Chevotarevich – joué par Christopher Walken – face à un médecin militaire). Les scènes les plus réussies de The Deer Hunter restent d’ailleurs les scènes communautaires (tout le passage du mariage et du bal, ou la scène finale du repas), où les diverses nuances de personnalités, d’environnements familiaux, etc. constituent un portrait collectif à la fois uniforme et polyphonique.

Reste que cette uniformité selon une idée au fond assez réductrice gêne un peu aux entournures. De même, le contraste entre le réalisme fidèle des scènes américaines et les flambées de grandiloquence dans la violence de scènes de guerre plus proches du fantasme, au milieu du film, incite à s’interroger sur les raisons profondes de cette césure. L’idée de la perte de l’innocence se révèle assez pernicieuse, d’abord parce qu’elle suppose que celui qui en est le sujet était auparavant innocent, ou du moins pardonnable, ensuite – dans ce cas précis – parce que la perte d’innocence est avant tout le fait de l’autre, de l’ennemi rencontré à mi-parcours. Le traumatisme qui marque les personnages – et par extension la nation – n’est pas exactement celui de la guerre dans son ensemble, Cimino choisissant de ne montrer que celui des horreurs que l’ennemi leur a infligées ou les a forcées à faire. Les actes les plus barbares visibles à l’écran sont ceux commis ou imposés par les Vietcongs, comme le jeu de la roulette russe par exemple, tandis qu’un soldat américain – Mike Vronsky, joué par Robert De Niro – ne fera que leur répliquer en grillant un ennemi au lance-flammes. Et si Nick (Walken) se voit condamné à répéter encore et encore le geste traumatique de la roulette russe, contre de l’argent, jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce sera sous les regards impavides ou exaltés de ce même peuple vietnamien décidément inaccessible et antipathique. Si Cimino s’étend sur le traumatisme de la guerre sur la population américaine avec une pudeur et une empathie touchantes, on ne peut s’empêcher de voir dans les marges une certaine étroitesse d’esprit – notamment dans sa façon de rejeter les responsabilités sur l’étranger. Son portrait de la fragilité se montre paradoxalement rassurant envers son public américain : il n’inclut pas la culpabilité, qu’il attribue aux autres.

On l’a déjà écrit, les scènes qui touchent le plus juste sont les scènes communautaires ; les scènes les plus resserrées sur les individus sont, elles, plus à prendre avec des pincettes. Ce sont elles, en effet, qui signifient le point de vue majoritaire suivi par The Deer Hunter, en se concentrant sur un personnage en particulier : Mike (De Niro), le « chasseur de cerf » du titre, qui se détache assez du tableau commun pour que le film nous incite à suivre son regard. Avec sa discipline de vie ferme – sans être rigide – qui le place à l’écart voire au-dessus de l’insouciance ambiante (quitte à stigmatiser celle-ci pour une histoire de paire de bottes oubliées pour la chasse), Mike est sans doute la seule nuance sensible dans le portrait un peu angélique d’une innocence collective perdue, car il arbore d’emblée l’attitude de l’individu conscient de la dureté du monde, capable d’envisager les coups durs et préparé à y répondre. De ce fait, son statut dans le récit est quelque peu ambigu, et le fait que Cimino en fasse le héros effectif de The Deer Hunter s’avère tout sauf anodin. C’est le seul Mike qui aura la volonté de survivre à l’enfer du Vietnam, le courage d’affronter même la cruauté du jeu des bourreaux et d’en sortir, là où ses camarades s’effondreront ou s’accrocheront en le suivant, déchéance dont il ne sera que l’observateur. C’est lui qui reviendra dans sa communauté avec son uniforme sur le dos, s’affichant comme celui qui « a été là-bas » et l’assume quand les autres sont restés à l’arrière ou se replient sur leurs stigmates. C’est lui qui, physiquement intact et encaissant ses blessures les plus secrètes comme une prise de conscience supplémentaire plus que comme un vrai traumatisme (son attitude vis-à-vis des armes), montrera un visage de résilience et de solidité face à l’horreur, la douleur et l’échec, assurant que quoi qu’il arrive, l’idée dont il porte l’uniforme – l’idée nationale – restera debout. Là encore, ce choix de point de vue s’avère opportunément rassurant pour le premier public visé, jusque dans la scène de repas finale où, certes sans emphase et dans une intimité endolorie, on se raccroche à l’idéal national et où Linda (Meryl Streep), la jeune femme aimée par Mike et Nick, accepte de regarder de nouveau le soldat dans les yeux, d’aimer le héros. Si Cimino montre un indéniable doigté pour capter la douleur d’un groupe et d’un peuple, on ne peut pas négliger le fait que c’est en caressant celui-ci dans le sens du poil – ce qui devrait amener à relativiser sérieusement la portée de son propos, au-delà de la fascination que son film et sa mise en scène peuvent susciter.


 

Critique "aVoir-aLire.com"


La première partie correspond à une longue exposition qui introduit les personnages (a priori en liesse) et tissent leurs liens. Et sous les sourires complices, Cimino capte les sourires tristes, les regards mélancoliques d’hommes qui ont peur de mourir demain à la guerre. La seconde plonge dans le chaos délétère de la guerre du Vietnam et dépeint le cauchemar sans ostentation. La troisième (et dernière) montre les conséquences de la barbarie sur les trois protagonistes. Voyage au bout de l’enfer, film qui glana à l’époque pas moins de cinq Oscars, ne se résume (évidemment) pas à une formule ternaire.
De la même façon que La porte du paradis, film suivant et four monstrueux, court-circuite avec une ardeur confondante les codes du western, Voyage au bout de l’enfer aborde la guerre du Vietnam en hachant les conventions, en misant sur l’humain avant de céder au spectaculaire... La conjonction d’une interprétation d’ensemble hors pair, d’une mise en scène ultra-précise et d’un scénario poignant comme l’enfer achève de faire de ce voyage au bout de nos entrailles, de nos peurs et de nos capacités à surmonter une épreuve un objet de cinéma d’une perfection éblouissante.

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Les Petits canards de papier

Les Petits canards de papier

Film d'animation de Yu Zheguang (Chine - 1961 - 0h36)


 

Film "Ciné-Mômes" : 4 euros pour tous

petits canards affiche uneFilm recommandé à partir de 3 ans

Le Petit Canard Yaya (1980)
Dix œufs éclosent à l’insu de la maman canard. Les dix petits canards, y compris un, différent des autres, explorent la mare. Elle semble bien paisible mais le méchant renard rode. Ensemble, et bien courageux, ils luttent contre le danger.

Les Petits Canards Intelligents (1960)
Trois petits canards malicieux partent à la chasse aux papillons. En chemin ils réveillent le gros chat ! Très malins, ils réussissent à faire fuir ce dernier, et repartent, tout contents.

Un Gros Chou (1961)
Le chat et le lapin aiment bien jouer près du potager, mais parfois ils font des bêtises ! Un gros chou connaît un mauvais sort, mais comment savoir qui est le véritable coupable ?

 

 

 

 

 

Critique "Critikat.com"





Vingt ans séparent les trois courts-métrages réalisés par Yu Zheghuang dans le cadre des Studios de Shanghai entre 1960 et 1980 et rassemblés en un programme unique sous le titre Les Petits Canards de papier par le distributeur KMBO. Merveille de raffinement et de perfection de la technique d’animation en papiers découpés, cet ensemble est idéal pour les tout-petits.

Tout comme le Canada, l’Union soviétique ou l’Iran, la Chine, bien consciente de l’impact idéologique que pouvait avoir un cinéma à destination du jeune public, s’est dotée de son studio de cinéma d’animation qui, dans ses grandes heures au début des années 1960, employa près de quatre-cents personnes. C’est dans le cadre de ces prestigieux studios de Shanghai que Yu Zheghuang se spécialisa dans la technique du papier plié et découpé, qu’il expérimenta dans des ateliers à destination d’enfants, et qu’il put perfectionner au sein du studio, en se consacrant, une année durant (1960), à la réalisation des Petits Canards intelligents.

Histoires d’aventures, ces contes très courts impressionnent par leur qualité d’animation, tout comme par la simplicité de la technique employée. Chaque récit met en scène de jeunes animaux qui vivent heureux dans la nature, où ils font l’expérience de la liberté, du danger, et du courage. À peine sortis de l’œuf, les canards tous identiques, sauf un (Le Petit Canard Yaya, 1980), battent la campagne, en ribambelle, sous l’œil bienveillant d’un bon gros soleil rieur. La beauté des décors, les mouvements des personnages, le récit lui même, sont très épurés. Surtout, ce qui frappe dans ces trois courts métrages, c’est la virtuosité avec laquelle Yu Zheghuang parvient à suggérer des effets de matière à partir du seul papier. Les décors attirent autant l’attention que l’action, notamment dans le rendu du miroitement de l’eau au passage des canetons dans la mare. Mis en musique, Les Canards intelligents et Le Petit Canard Yaya offrent un ravissant ballet de papier coloré qui joue sur la simplicité des effets de surprise produits par les déplacements des personnages dans le décor.

Plus long, plus narratif que les deux autres courts, Un gros chou est aussi le seul dialogué. On pourrait regretter que la balade chantée du lapin et du chat dans un champ de choux perde un peu en poésie pour se faire plus didactique et forcer davantage le message moral, mais ce serait vraiment chercher la petite bête à cette charmante basse-cour.



 

 

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