Les Trois Frères –  le retour

Les Trois Frères – le retour

Film de Bernard Campan et Didier Bourdon (France - 2013 - 1h46) avec Bernard Campan, Pascal Légitimus et Didier Bourdon...


 

3 freres affiche uneIls sont trois,
Ils sont frères,
Ils sont de retour.
15 ans après, Didier, Bernard et Pascal sont enfin réunis... par leur mère...
Cette fois sera peut-être la bonne.

 


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Lulu femme nue

Lulu femme nue

Film de Solveig Anspach (France - 2013 - 1h30) avec Bouli Lanners, Karin Viard, Corinne Masiero...


 

Lulu femme nue affiche uneA la suite d’un entretien d’embauche qui se passe mal, Lulu largue les amarres et prend la route en laissant derrière elle son mari et ses trois enfants. Mais être une aventurière, ce n’est pas si facile. En chemin, notre discrète héroïne va faire trois rencontres décisives : un repris de justice protégé par ses frères, une vieille qui s'ennuie à mourir et une employée harcelée par sa patronne. La surprise de l’amour, le réconfort de la complicité féminine et une compassion mal placée seront les trois mouvements de cette fugue qui vont aider Lulu à retrouver une ancienne connaissance qu’elle a perdu de vue : elle-même.

 



 

Critique "La Croix"


Elle n’avait rien décidé, rien prémédité.

Après un entretien d’embauche calamiteux pour un poste de secrétaire à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Lulu a raté le train qui devait la ramener chez elle pour retrouver mari et enfants – une fille adolescente, Morgane, et des jumeaux. Elle n’a plus qu’à prendre une chambre d’hôtel (une pas trop chère, sans baignoire pour ne pas trop grever le budget familial) dans cette petite station de bord de mer, déserte hors saison, avant de rentrer le lendemain.

Mais les appels répétés et virulents du mari, furieux de son absence, font hésiter Lulu : et si elle restait un peu, si elle s’offrait une petite escapade ? Après tout, Morgane est capable d’assurer le quotidien pendant deux ou trois jours…

Le bonheur inouï que lui procure cette liberté inattendue, le blocage de sa carte bancaire par son époux pour l’obliger à rentrer et de belles rencontres incitent Lulu, surprise de sa propre audace, à prolonger sa fugue.

Lulu femme nue est la première bande dessinée d’Étienne Davodeau (l’auteur des Ignorants, vendu à 150 000 exemplaires), adaptée au cinéma. Solveig Anspach se montre fidèle à l’esprit de l’œuvre originale, mais y ajoute nettement sa touche personnelle. Le dessinateur tissait sa narration par la voix d’un proche de Lulu, en allers-retours entre la vie de la famille sans elle et sa réjouissante errance.

La réalisatrice concentre son film sur son héroïne, accorde davantage de place au beau personnage de Charles, étoffe les solidarités féminines et, ce faisant, va jusqu’au bout de ce voyage initiatique au terme duquel, pour paraphraser Nietzsche, elle (re)deviendra ce qu’elle est.

Lulu se transforme, s’épanouit, se révèle au fil de ses rencontres. Une métamorphose subtile et émouvante, superbement incarnée par Karin Viard, aussi juste en femme effacée, éteinte par un quotidien terne, qu’en petite lumière qui croît jusqu’à illuminer les autres.

Sur son chemin, elle croise Charles (Bouli Lanners, follement touchant et craquant en charmeur fragile) qui vit à la marge avec ses frères (Pascal Demolon et Philippe Rebbot dans un duo hilarant), attachés à lui comme à la prunelle de leurs yeux. Pour Lulu dont il s’éprend, il veut le meilleur et le lui donne à la mesure de ses moyens qui tiennent moins à ses finances qu’à sa poésie fantasque et à sa séduction pudique. À la faveur d’un moment d’égarement, Lulu rencontre aussi Marthe (Claude Gensac, 86 ans, formidable), une vieille femme aussi rugueuse qu’aimante, et Virginie, une jeune serveuse malmenée par sa patronne (Corinne Masiero, terrible).

Dans l’atmosphère mélancolique des petites villes de bord de mer à la morte saison, ce joli film sur le fil de la tendresse et du burlesque touche en plein cœur et accroche un sourire durable sur le visage des spectateurs.

 

Entretien "L'Humanité"


Autour d’une Karin Viard bouleversante, la réalisatrice Solveig Anspach livre un film très 
inspiré, adapté d’une bande dessinée d’Étienne Davodeau.

Lulu est le portrait d’une 
femme qui va sortir du 
cadre. Vous aviez réalisé 
un documentaire, Que 
personne ne bouge, autour 
de femmes en basculement. D’un jour à l’autre, elles s’étaient 
mises à braquer des banques sans avoir pourtant aucun lien avec des activités criminelles. Lulu pourrait-elle constituer 
le contrechamp lumineux 
de ce passage à l’ombre ?

Solveig Anspach. Je ne l’avais pas vu comme ça. Lulu sort du cadre de sa vie habituelle pour se trouver. Après un entretien d’embauche raté dans une ville éloignée, elle ne rentre pas chez elle, sans trop savoir ce qui l’attend. Durant dix-sept ans, elle a vécu pour son mari, ses enfants… Elle s’est perdue en cours de route. Les femmes de Que personne ne bouge, surnommées « les Amazones » par la police et la presse, avaient de fortes personnalités. Lulu est très effacée. Elle fait partie de ces gens peu visibles, peu remarquables. Beaucoup de femmes, des hommes aussi bien sûr, arrivent à ce point où en regardant sa propre existence on se demande ce qu’on en a fait, où sont passés tous ces rêves qui nous habitaient. Certains changent d’axe. D’autres n’en ont pas le courage. Lulu franchit le pas.

Elle est dans un endroit inconnu, avec des ressources très limitées, vous diriez que c’est un personnage courageux plutôt qu’inconscient ?

Solveig Anspach. Elle est courageuse et surtout très ouverte. Elle écoute les gens, ne porte pas de jugement. Sa vie est tellement dans le moule, elle a toujours fait ce que l’on attendait d’elle, qu’elle ne sait même plus depuis combien de temps elle ne s’est pas promenée seule, n’a pas dormi dans la solitude apaisante d’un lit d’hôtel… Elle se met dans un état vacant. Cela va lui permettre de faire des rencontres. Comme elle ne juge pas, elle n’a pas peur du jugement d’autrui. Elle ne sait d’ailleurs pas grand-chose d’elle-même. Il est probable qu’elle subissait un léger état dépressif sans s’en rendre compte. En tout cas, elle suffoque. En même temps, elle peut s’autoriser ce pas de côté parce qu’aussi insatisfaisant soit son couple, les enfants ont un père. Elle a une grande fille de dix-sept  ans capable de veiller sur les deux plus jeunes. Elle n’a pas prémédité son échappée et ne décide pas d’abandonner quiconque. Au contraire, elle se cherche et va s’employer à libérer ses élans, à devenir actrice de sa propre vie. Pour y parvenir, il lui faut traverser une sorte de dénuement. Il y a des creux et des pleins, des éléments fantasques, d’autres plus lourds ou incertains, mais c’est un film sur le bonheur.

Votre film est l’adaptation 
de la bande dessinée d’Étienne Davodeau. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

Solveig Anspach. Toute adaptation est affaire de propositions. Celles que j’ai pu faire à Étienne Davodeau l’ont intéressé parce qu’elles se distinguaient de la bande dessinée. Selon ses propres termes, il n’avait pas besoin d’une « photocopie ». C’était pour le film un gage de liberté. Certaines interactions entre les personnages sont très différentes du livre, la fin également. L’esprit de ces personnages demeure mais peut-être pas la tonalité. La bande dessinée est plus noire. Avec mon coscénariste, Jean-Luc Gaget, nous avons beaucoup travaillé, parfois en laissant totalement la bande dessinée de côté afin de libérer l’imaginaire. Nous adressions ensuite chaque nouvelle version à Étienne. Il faisait part de ses remarques sans obligation. Il est venu sur le tournage. Nous avons en commun un esprit très documentaire. Il note des situations, photographie les lieux… Nous avons d’ailleurs tourné sur les lieux « réels » de son album. Le film achevé, il m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée : « Ta Lulu et ma Lulu ne sont pas identiques, mais si elles se rencontraient, elles auraient des choses à se raconter. » Dans la bande dessinée, ce qui arrive à Lulu parvient souvent des regards portés sur elle. À l’écran, cela aurait donné des voix off peu cinématographiques. J’ai préféré que l’on puisse se tenir au plus près d’elle, éprouver une véritable empathie.

Karin Viard, et chacun de vos acteurs, jouent une partition délicate. Avez-vous utilisé 
une méthode de travail ?

Solveig Anspach. Ma formation documentaire me conduit plutôt vers l’écoute, la recherche d’une sincérité. Karin Viard est allée puiser au plus profond la fragilité, la capacité d’abandon, une densité émotionnelle d’autant plus difficile à conserver que le tournage ne s’est pas fait dans la chronologie et qu’elle devait retrouver cette femme d’abord transparente qui va prendre couleur. Elle va se retrouver sous le désir de Charles, un Bouli Lanners en paumé magnifique, confrontée à une possibilité amoureuse qu’elle ne pouvait pas même envisager. Claude Gensac incarne une fabuleuse Martha, vieille femme qui, à l’inverse de Lulu, a du caractère, des opinions, mais s’ennuie à mourir. La jeune Virginie, qu’interprète Nina Meurisse, est une serveuse maltraitée par sa patronne que Lulu va aider à s’extraire des pièges de la vie. Lulu est généreuse. Elle se trouve aussi par ce qu’elle apporte, à sa fille, à sa sœur. Quoi qu’il arrive, toutes ces existences seront modifiées d’une manière ou d’une autre. Il faut de grandes intelligences d’acteurs pour donner tant de justesse.

La vulnérabilité de Lulu (Karin 
Viard) se lit, à fleur de peau. Elle respire la mésestime de soi 
qui encage l’expression, voûte
la posture. Son mari arase ses modestes prétentions, toujours. Elle gagne Saint-Gilles-Croix-de-
Vie et décide de ne pas en 
revenir, comme un acte manqué 
réussi. L’horizon l’aimante, cette 
Lucie,au joli prénom de lumière, 
trop longtemps passé dans la 
grisaille. Au cours d’un périple 
sensible et fantasque, Lucie- Lulu va se réapprendre, d’une 
rencontre à l’autre. Charles dessinera des vagues juste pour 
elle. Et la voilà à la conquête d’elle-même, accompagnée d’un amour possible et de quelques femmes de bonne volonté. Solveig Anspach parvient à capter les plus infimes bouleversements 
de ses personnages par 
la totale attention qu’elle leur porte et ses lignes ouvertes.

 

Critique "Libération"




La seule fois où Lulu tient la promesse de son titre, elle sort d’une baignade automnale sur une plage de Vendée. Toute nue, donc. Et plus que gironde. Ce qui n’est pas une surprise, puisque c’est Karine Viard, Vénus beauté naissant des eaux, qui s’est glissée dans le corps de Lulu. Cette baignade est comme le sésame de Lulu femme nue. Se laver, se décrasser, mais faire de ce nettoyage un désir. Telle est la vie de Lulu, quadragénaire encalminée dans quelques rôles dont elle n’assure pas la mise en scène : femme de son mari, mère de ses trois enfants, etc.

Le récit la chope en train de rectifier sa mise dans des toilettes publiques : coiffure, maquillage, échancrure du corsage, hésitation sur le port d’une broche en bigorneaux. C’est quoi ce cirque ? Les clowneries habituelles auxquelles on est condamné quand on a passé les 40 ans, qu’on n’est pas spécialement qualifié, qu’on est une femme et qu’on guigne un emploi. La scène suivante est celle d’un entretien d’embauche qui ne se déroule ni bien ni mal, le personnage du recruteur n’ayant pas été chargé de vilenie, mais qui, au bilan, ne passe pas.

Accrochée au visage de Karine Viard (à cet instant, sublimée), n’en démordant pas, l’image est un documentaire climatique qui, en quelques minutes, passe de l’éclaircie au risque majeur de dépression. Sans cri ni fureur. C’est la belle intelligence du propos : la défaite de Lulu n’est pas seulement la victoire d’une idéologie économique qui s’y entend pour injecter le virus de la culpabilisation, elle est aussi la sienne, sa connerie. Dans la logique de cette double peine d’autant plus accablante qu’elle est inarticulée, Lulu va fomenter sa révolution silencieuse. Rater le TER qui doit la ramener au bercail où mari et enfants, agités du portable, l’attendent en bêlant. Ce qui est filmé comme le contraire d’un coup de tête. Plutôt un intempestif, fuyant et fluide. Dire non, c’est à la fois simple et exorbitant, il suffisait d’y penser. Non aux us et coutumes sociaux : une femme seule qui loue timidement une modeste chambre d’hôtel dans une station balnéaire hors saison, c’est quoi ? Forcément une paumée ? Fatalement une échouée ?

Solveig Anspach filme au contraire l’hymne à la joie d’une liberté pas à pas retrouvée. Mais plutôt Debussy que Wagner dans sa musique délicate. C’est un sentiment océanique qui domine, où les flux des petits plaisirs (s’oindre les mains de crème dans le cabinet de toilette de l’hôtel) ou le tsunami d’un nouvel amour (avec Charles, c’est-à-dire Bouli Lanners, on la comprend et on l’envie), bagarrent avec le reflux des rappels à l’ordre (social) et à la raison (des familles).

Lulu, plutôt à marée haute que basse, n’est pas une niaise pour autant. Mère en fugue, épouse démissionnaire, mais prête à des solidarités éclair avec des inconnus de fortune, dont une vieille Marthe, anarcho-senior incarnée par une Claude Gensac hors pair. Ces temps-ci, le cinéma français est plein de ces personnages qui se retrouvent après s’être perdus de vue : Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot, Suzanne de Katell Quillévéré et aujourd’hui Lulu. Ça n’est pas la pire des nouvelles que ces trois films soient réalisés par des femmes avec des femmes.




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Les demoiselles de Rochefort

Les demoiselles de Rochefort

Film de Jacques Demy (France - 1967 - 2h00) avec Catherine Deneuve , Michel Piccoli , Françoise Dorléac , Gene Kelly , Danielle Darrieux , Jacques Perrin , George Chakiris , Grover Dale , Agnès Varda...


 

Dans le cadre du Cycle Patrimoine

 

demoiselles-de-rochefort affiche uneDelphine et Solange sont deux jumelles de 25 ans, ravissantes et spirituelles. Delphine, la blonde, donne des leçons de danse et Solange, la rousse, des cours de solfège. Elle vivent dans la musique comme d'autres vivent dans la lune et rêvent de rencontrer le grand amour au coin de la rue. Justement des forains arrivent en ville et fréquentent le bar que tient la mère des jumelles. Une grande foire se prépare et un marin rêveur cherche son idéal féminin...

 


Critique "DVDclassic.com"




Les Demoiselles de Rochefort (1) représente en 1967 un aboutissement dans la carrière de Jacques Demy. Réalisateur atypique et scénariste de l’intégralité de ses films, il représente dans les années 60 un auteur dans le sens le plus noble du terme. Né à PontChâteau près de Nantes en 1931, il fait des études de photographie et de cinéma en 1949 à l'école de la rue Vaugirard à Paris. En 1959, à l’époque où une ribambelle de réalisateurs de la Nouvelle Vague tournent leur premier film - Jean-Luc Godard avec A Bout de souffle, François Truffaut avec Les 400 coups ou encore Claude Chabrol avec Le Beau Serge - Jacques Demy rencontre Agnès Varda. C’est elle qui l’aide à monter son Lola (1960) qu’il tourne avec Anouk Aimée et Marc Michel. Le film est dédié à Max Ophuls.

La Baie des Anges (1962) marque une nouvelle collaboration de taille, cette-fois ci avec Jeanne Moreau, la splendide jeune actrice qui monte et qui l’avouera plus tard, en entrant à la Comédie-Française dont elle fut la plus jeune pensionnaire, déclencha l’impassibilité de son père : « Il pensait que ce n’était pas un métier sérieux, et que je n’avais rien à y faire. Mon admission ne souleva chez lui qu’indifférence. Même pas de mépris, ou si peu » dit-elle en substance des années après, interviewée par James Lipton de Inside the Actor‘s Studio. On pense bien sûr à la même réaction du père de Claude Berri quand celui-ci lui annonça qu’il voulait être acteur.

La France est alors en pleine ébullition. Les artistes nourrissent de nombreux projets, Serge Gainsbourg commence à se faire un nom du côté de la Rive Gauche, il a sorti Le Poinçonneur des Lilas en 1958 puis les deux albums Du Chant à la une !... et L'étonnant Serge Gainsbourg, sans véritable succès, mais son physique peu banal et sa voix en font une figure de plus en plus remarquée de la scène musicale. Les cinéastes remodèlent le cinéma et cherchent une nouvelle liberté dans leur façon de filmer et de raconter des histoires. Tout ce petit monde bouge sous l’émulsion parfois remarquable de certains auteurs.

La France a envie de se distraire après les années de guerre, les années noires, et vit en plein dans les Trente Glorieuses. (2) Un climat propice au divertissement qui offre l’opportunité de réaliser des œuvres en phase avec les préoccupations des jeunes adultes. Ainsi à partir d’un scénario traitant d’un thème commun et simple, à savoir la recherche de l’amour, le réalisateur parvient à créer des triangles amoureux qui vont tous finir par se rejoindre. Les Parapluies de Cherbourg est couronné d’une Palme d’Or à Cannes en 1964. On racontera plus tard que celle-ci divisa le Jury et les spectateurs. Entre ceux qui y voyaient une œuvre étincelante et digne de figurer au palmarès et d’autres plus réservés quant à la "naïveté" du script, il fallut trancher et c‘est la décision la moins pire qui l‘emporta. Quoi qu’il en soit, le cinéaste entre dans l’Histoire. Il s’attèle dès lors à un projet ambitieux, influencé par la comédie musicale américaine de Broadway et des films de Vincente Minelli comme Un Américain à Paris (1951), The Band Wagon (1953) ou Gigi (1958).

Jacques Demy fait appel à une brochette d’acteurs, pour la plupart débutants ou presque - on retrouve George Chakiris qui était à l’affiche de West Side Story - qui ont pour noms Jacques Perrin et Catherine Deneuve. L’un et l’autre auront des carrières exceptionnelles, soit en tant qu’acteur, soit en tant que producteur. Jeune, impertinente, Catherine Deneuve campe ici un personnage à l’apparente frivolité. En fait, comme ses ami(e)s, elle cherche l’amour. Dans de grands ballets chorégraphiés, les personnages expriment leurs désirs et leurs attentes. Dès lors, on sait tout de suite celles et ceux qui aimeront ou rejetteront en bloc ce film. A partir du moment où l’on ne supporte pas les paroles chantées poursuivant la narration des dialogues et décrivant les états d’âmes des personnages, associées à des pas de danse, on risque fort de ne pas aller plus loin que le chapitre deux. A contrario, si chanter la vie, ses déboires amoureux ou ses rencontres fortuites ou déterminantes vous emballe et vous fait voyager sur un petit nuage, le film est fait pour vous, car c’est un concentré de trouvailles du genre. A partir de cet instant, le regard des deux jumelles ne peut que vous faire succomber. Célèbre, la chanson éponyme reste dans toutes les mémoires : « Nous sommes deux sœurs jumelles nées sous le signe des Gémeaux, MI FA SOL LA MI RE, RE MI FA SOL SOL RE DO etc… » En fait, le "la" est donné dès ce début tonitruant et nous emmène dans une immense parade de couleurs et de sons. On pense à une certaine époque, à celle des Yé Yé qui fit un carton entre 1962 et 1966, à Salut les Copains ! Les Français découvraient le rock’n’roll américain, Les Beatles ou Johnny Hallyday après son Olympia en 1962. Ils écoutaient Elvis Presley ou se déhanchaient fiévreusement sur Les Chaussettes Noires (Eddy Mitchell of course) et Les Chats Sauvages (Dick Rivers, eh oui). Des chansons qui faisaient trépigner les adolescents tandis que les jeunes filles écoutaient Françoise Hardy ou France Gall leur chanter leurs émois en buvant une grenadine avant d’entamer un twist. Nos parents, pour les plus jeunes, avaient alors quinze ans.

Ce feu d’artifice des sens, Jacques Demy l’illustre grâce à sa caméra virtuose. Un tour de force technique qui met à profit toutes les techniques imaginables : grues, travellings arrière et avant, mouvements de caméra amples en panoramiques. La caméra ne cesse de bouger et Jacques Demy invente des plans osés comme celui montrant la caméra suivre deux danseurs puis monter et aller se faufiler dans la chambre ouverte des deux jumelles répétant devant leur piano, sans aucune coupe. Un peu plus loin, la caméra suit à nouveau Catherine Deneuve marcher sur deux trottoirs, et le plan des retrouvailles entre Gene Kelly et Françoise Dorléac (3), tourné dans la galerie, servira de clou final. Avec sa modernité, Les Demoiselles de Rochefort utilise à merveille les nuances de la langue et le jeu des mots. Jacques Demy est cultivé et, avec une grande précision, insuffle rythme et poésie à ses dialogues. Ils ne sont pas récités, ils sont joués. Il utilise ainsi la prosodie en vers et les rimes féminines ou masculines, croisées et embrassées, gage de richesse sonore pour retranscrire les différents états par lesquels passent les héroïnes, du bonheur au doute, de la tentation à l‘hésitation, enfin de la tristesse à la joie. Les mots résonnent et dansent, se percutent, s’entrechoquent, comme les noirs, les croches et les clés d’une partition. On peut certes dater les costumes, les coiffures et certains décors, les devantures de magasin en particulier. Mais du point de vue technique, le film reste intemporel. Par quel sorte de miracle, Les Demoiselles de Rochefort parvient-il à conserver sa jeunesse éternelle ? Sans doute parce qu’il compte une réunion de talents hors du commun : Michel Legrand à la musique, Gene Kelly (en français dans le texte, s‘il vous plaît), Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux...

Une œuvre qui, sous ses aspects de simple bluette ou d’amourette gentille et un peu fleur bleue, dévoile une richesse insoupçonnée. Françoise Dorléac et Catherine Deneuve se sont rapprochées grâce à ce tournage : « Heureusement qu'on a fait ce film-là. Jusque là, nous étions complices, on ne se voyait ou fréquentait pas tant que ça. Les Demoiselles nous ont rapproché physiquement. J'ai un souvenir de ce tournage, extraordinaire. » Mais la tragédie va rattraper le cours des évènements. « Aujourd'hui ça me demande un effort personnel, mais l'envie que le portrait d'elle existe est plus importante que mes préoccupations personnelles... Il s'agit de la déchirure la plus importante que j'ai éprouvée. Ça a changé mes relations avec les gens, ceux présents... Accepter l'inacceptable. (...) Nous étions comme deux sœurs jumelles, très complémentaires, très différentes. Françoise s'exprimait beaucoup, de façon violente... J'étais plutôt extrêmement discrète, rentrée, introvertie... » dit encore Catherine de sa sœur. Quel plus bel hommage que celui là ?

Les Demoiselles de Rochefort est une petite merveille exaltant la vie dans un océan de bonne humeur. Avec le recul, on peut dire avec joie que la comédie musicale n’est pas morte, et voir en Jeanne et le garçon formidable (1998), un hommage au cinéma de Demy sur un sujet bien plus lourd, certes, mais avec des comédiens heureux de jouer la comédie. Et puis, si l’amour frappait à votre porte, seriez vous assez fou pour laisser la clé sur la serrure et ne pas ouvrir ?

(1) Lorsque Jacques Demy écrit les premiers jets d'un scénario des Demoiselles de Rochefort, le film s'appelle "Boubou", nom du petit frère de Catherine Deneuve et Françoise Dorléac dans le film.
(2) Terme trouvé par Jean Fourastié pour décrire l’essor économique et le plein emploi dont a jouit la France après-guerre, de 1945 à 1975, au moment de sa reconstruction et qui s’achèvera au moment du premier choc pétrolier en 1973.
(3) Françoise Dorléac, sœur de Catherine Deneuve, tourna quelques films dans les années 60. Elle décèdera tragiquement dans un accident de voiture le 26 juin 1967. Un livre de Patrick Modiano et Catherine Deneuve parle des relations des deux actrices, Elle s’appelait Françoise aux éditions Canal+ Editions.


 

Critique "Télérama"


Les soeurs Garnier sont deux jumelles de 25 ans : Solange enseigne le solfège, et Delphine, sa soeur jumelle, donne des cours de danse. Du plomb dans la cervelle, de la fantaisie à gogo, elles attendent le grand amour. Comme Maxence, le peintre marin, Andrew Miller, le compositeur américain, Simon Dame, le marchand de musique, et Yvonne, leur mère, qui tient un café sur la grand-place de Rochefort.

Dès la première image, Jacques Demy indique le chemin du paradis : pour accoster sur l'île aux trésors nommée Rochefort, montez à bord du pont transbordeur, et laissez-vous glisser dans l'air iodé. Votre vie en sera transformée. Regardez les effets du voyage sur le cortège de motards qui ouvre la route, dans le générique. Debout sur ce téléphérique des mers, chacun s'étire, pour s'extirper d'un sommeil léthargique. Et, petit à petit, les bâillements disparaissent sous les sourires, les craquements de jambes deviennent entrechats, les moteurs vrombissant se taisent au son du piano guilleret.

A partir d'une trame élémentaire (la recherche de l'âme soeur), Jacques Demy a su créer un univers unique, à mi-chemin entre ses souvenirs de provincial rêveur et l'imaginaire des contes de fées. En sortant d'un tel film, vous risquez de danser sur les trottoirs, de chanter au nez des passants et de parler en alexandrins avec le plus grand naturel!

 

 

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Le vent se lève

Le vent se lève

Film d'animation d'Hayao Miyazaki (Japon - 2013 - 2h06)


 

Vent se leve affiche uneInspiré par le fameux concepteur d’avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l’empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d’une importante entreprise d’ingénierie en 1927. Son génie l’impose rapidement comme l’un des plus grands ingénieurs du monde.

Le vent se lève raconte une grande partie de sa vie et dépeint les événements historiques clés qui ont profondément influencé le cours de son existence, dont le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon. Jiro connaîtra l’amour avec Nahoko et l’amitié avec son collègue Honjo. Inventeur extraordinaire, il fera entrer l’aviation dans une ère nouvelle.

Hayao Miyazaki a uni deux hommes ayant existé, l’ingénieur Jiro Horikoshi et l’auteur Tatsuo Hori, qui vécurent à l’époque où se déroule Le vent se lève, pour créer Jiro, le personnage de fiction qui est au centre de cette grande histoire d’amour et de persévérance, qui parle des défis que pose la vie et de la difficulté de faire des choix dans un monde en plein chaos.

 




 

Critique "Culturebox"


Habituellement accueilli avec enthousiasme à chaque film, Miyazaki n’a pas fait l’unanimité avec « Le Vent se lève », annoncé comme son dernier long métrage. Le sujet retraçant la biographie du concepteur du chasseur « Zéro » a en effet fait polémique du fait de l’efficacité de cet avion qui fit des ravages chez les alliés durant la guerre dans le Pacifique, et qui servit notamment aux fameux kamikazes pour se crasher sur les porte-avions américains. Un appel au boycott du film a également été lancé en Corée du Sud pour les dégâts que fit le « Zéro » durant sa guerre contre le Japon.
On ne peut toutefois pas qualifier Miyazaki de va-t-en guerre. Ce qui le passionne, c’est évoquer les turpitudes d’un créateur unique dans lequel il s’est retrouvé, qui a traversé des épreuves tel que le séisme de Kanto en 1923, la Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon, sans jamais démordre de ses objectifs. Son but, avec le « Zéro », était de créer l’avion le plus efficace, non en terme guerrier, mais pour son aérodynamisme. Il s’est seulement présenté au mauvais moment. A noter que l’on n’a pas fait un tel procès aux Britanniques qui conçurent un des chasseurs les plus performants avec le « Spitfire ». Celui-ci provoqua d’immenses pertes au sein de la flotte nazie et permit, en partie, aux alliés de remporter la Bataille d’Angleterre.
Mais « Le Vent se lève » ne se limite pas à un film sur l’ingénierie aéronavale. C’est aussi le portrait d’un homme intègre qui doit se battre contre vents et marées pour imposer ses idées. C’est également une belle histoire d’amitié avec son collègue Hongo et une histoire d’amour touchante avec Nahoko, répartie sur tout le film, comme un leitmotiv. Des sentiments que traduit une fois encore le compositeur fidèle à Miyazaki, Joe Hisaishi, dans ses partititons aériennes, aux cordes sensibles et enlevées, inséparables du maître de l'animation japonaise.

La mise en images est encore remarquable, éblouissante, et revient au style si précis et évocateur de Miyazaki dans ses plus grands films, délaissant le caractère un peu brouillon de son opus précédent « Ponyo sur la falaise ». Les scènes de vols rêvées par Jiro avec son idole italienne dans les années 20, Giovani Caproni, sont de toute beauté. Ainsi que ses paysages aux prairies verdoyantes, comme il est le seul à pouvoir les rendre. La scène du tremblement de terre de Kanto est très impressionnante et ses scènes de foule spectaculaires. La révolution industrielle en cours est également essentielle au film, avec ses visions d'usines, de trains à vapeur et bien sûr d'avions. Autant de signes soulignant la fin d'un monde et le début d'un autre qui va sombrer dans la guerre. Mais Miyazaki retrouve par instants son évocation bucolique de la nature, fil rouge de tout son œuvre. Au croisement de l’Histoire et de la poésie, « Le Vent se lève » demeure l’un des plus beaux films de son auteur qui, s’il se retire effectivement, manquera au cinéma mondial.



 

 

Critique "Les Inrockuptibles"


Il existe encore quelques spectateurs dans nos contrées qui détestent
ou repoussent le dessin animé japonais par principe, par préjugé ou expérience malheureuse. Certes, le film d’animation japonais, mais pas plus que ses compères occidentaux, aime souvent la mièvrerie.

Le nouveau film – présenté en compétition à la Mostra de Venise – d’Hayao Miyazaki, le grand maître du genre, devrait pourtant leur plaire.

Non que Le vent se lève ne soit dénué de cette sentimentalité qui nous paraîtrait insupportable dans tout film européen. Mais ce sont les conventions du genre, comme les gestes accentués dans les films de Bollywood le sont aussi. Pourtant, la complexité des sentiments souvent exprimés dans ce film-ci, un véritable chef-d’œuvre, devrait tous nous réconcilier avec ce cinéma, nous convaincre de sa totale modernité et de sa capacité à l’abstraction. Certes, Miyazaki préfère toujours la charge comique au discours politique.

Par exemple, ses militaires seront toujours des fantoches, des petits chefs ridicules, des malfaisants de vaudeville – les gaîtés de l’escadron –, un aspect gentiment antimilitariste qui lui a d’ailleurs été reproché dans son propre pays. Mais quel génie du dessin et de l’animation, une nouvelle fois !

Un tremblement de terre (celui de Kanto, en 1923) devient sous sa patte le dos d’un crocodile qui se déplace lentement, écaille par écaille… La Grande Dépression, l’épidémie de tuberculose et l’entrée en guerre du Japon sont montrées avec une inventivité et un sens de l’image qui frappe ou de l’ellipse inépuisé. Car, nouveauté, le dernier film annoncé de Miyazaki – pour semble-t-il des raisons de fatigue, mais il continuerait à travailler comme producteur au studio Ghibli – est aussi son plus réaliste, et sans doute son plus personnel malgré les apparences.

Fondée sur la vie de personnages réels (le génie de l’aviation Jiro Horikoshi et le romancier Tatsuo Hori), l’histoire du Vent se lève est celle d’un as de l’aéronautique, Jiro, l’inventeur du fameux chasseur “Zero”, le monoplace emblématique de l’armée japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. L’enfant passionné d’aviation devient très vite l’un des principaux artisans de l’usine où il est embauché.

Il voyage en Allemagne… Il a aussi une amoureuse, Naoko, qu’il a rencontrée et aidée lors du tremblement de terre de Kanto (l’une des scènes les plus spectaculaires), alors qu’elle n’était qu’une enfant. Plus la guerre approche, et plus Jiro semble avoir trouvé dans le vol des hirondelles le modèle idéal pour l’avion de ses rêves.

Aussi choquant que cela puisse paraître, le héros de Miyazaki se vit avant tout comme un artiste dégagé, ou désengagé. Impossible pour nous de ne pas y voir un autoportrait de Miyazaki lui-même, pourtant pas exempt d’une part très forte d’autocritique, sinon d’autoflagellation. Jiro est un égoïste, si passionné par son métier qu’il en oublie le reste. Miyazaki ne tente-t-il pas de le dédouaner de toute responsabilité politique, de nous faire oublier qu’il travaille en toute cécité pour un régime fasciste qui compte sur lui ? Et pourtant non.

Dans une des scènes les plus déchirantes, Jiro, après avoir appris que Naoko est très malade, prend un train pour se rendre à son chevet. Alors, tandis qu’elle se repose, il lui prend la main, et de l’autre se met à dessiner et dessiner des plans d’avions…

Quiconque ne pleure pas à cet instant à un cœur de béton. Mais l’image amoureuse est ambiguë : qui donne de la force à qui ? qui en a le plus besoin ? Dans ce long échange amoureux entre ces deux êtres qui s’aiment, il y a l’idée que l’artiste est aussi, d’une certaine manière, en train de vider le corps de son aimée de son énergie vitale. Egocentré, vampirique, ce jeune homme bien sous tous rapports épuise tous ceux qui l’entourent. Touché certes par leur souffrance, mais continuant à marcher sur sa route tandis qu’ils tombent derrière lui…

Alors, quand le vent se lève à la fin du film, après le spectacle désolé des milliers de carcasses d’avions issues des combats aériens de la guerre du Pacifique, notre héros reste seul et redit une dernière fois la phrase emblématique du film, signée Paul Valéry : “Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !” Seul à avoir survécu. Doit-il s’en réjouir ?

 

Critique "Libération"




Au risque de surprendre, Le vent se lève nous a rappelé un autre dernier film d’un autre génie du cinéma : Eyes Wide Shut, de Kubrick. Bien sûr, l’Américain n’avait pas anticipé sa mort soudaine et encore moins pris, comme Miyazaki, une retraite préventive. Mais le film de Kubrick, sa facture étrangement hors d’âge, son obsession sexuelle traitée sur le mode d’une cérémonie frigide hébétée, le douloureux parcours du héros interprété par Tom Cruise comme avalé dans sa propre angoisse, on la retrouve dans ce mélodrame historique stupéfiant. Au fond, un grand cinéaste sait qu’il lui faut, tôt ou tard, faire la théorie de lui-même comme un Autre radicalement séparé, puissamment opaque qu’il n’a cessé toute sa vie d’emmailloter tel un enfant malingre des somptueux langes tissés d’or de la fable. Le dernier film présente cet enfant dans la nudité ultime du vieillard pressentant la mort, offert à la trahison d’un art dont le caractère rédempteur se dérobe soudain devant la cruauté têtue de la réalité.

Car Le vent se lève se présente intégralement sous le signe de la catastrophe et de l’aveuglement. Il nous transporte dans les années 20 sur les traces de Jirō Horikoshi, un ingénieur ayant véritablement existé et qui fut le concepteur de l’avion de combat A6M Zero (le «Rei-sen»), redoutable chasseur bombardier, véloce et carnassier, un bijou technique qui fit des ravages lors de l’attaque de Pearl Harbour. Dans le film, Jirō est d’abord un jeune garçon qui se rêve pilote mais que sa vue trop basse empêche d’embrasser une telle carrière. Il décide alors de concevoir des avions et c’est dans ce but qu’il quitte sa famille pour s’installer à Tokyo et y passer un diplôme d’ingénieur. Rapidement, il est embauché chez Mitsubishi, où son talent pour inventer des fuselages toujours plus aérodynamiques et lisses le fait remarquer. Il voyage en Europe, vient à la rencontre des Allemands qui développent des prototypes estampillés de croix gammées. Mais Jirō ne voit le mal nulle part, obnubilé par l’idée qu’il lui faut trouver les solutions à des équations de fuselages et d’allégement de matériel de vol qui sont autant de défis lancés à son intelligence et à sa soif de perfection.

Le film porte les traces cuisantes de l’effondrement technologique, écologique et moral de mars 2011. Le déchaînement de la nature provoquant l’accident de Fukushima représente exactement la synthèse de forces maléfiques dont le cinéaste n’a cessé d’exorciser l’inexorable accomplissement. La rivière polluée devenue un monstre infect dans le Voyage de Chihiro ou la révolte des divinités de la forêt dans Princesse Mononoke face à l’avancée industrieuse des humains, et jusqu’à la tempête submergeant le village de Ponyo en 2008, ce que l’on prenait pour les prophéties lunatiques d’un vieux fou submergé sous sa montagne de story-boards a sauté à la figure du pays avec une violence qui ne cesse de se répandre comme une lèpre.

A cela s’ajoute une investigation autobiographique encore plus troublante. D’abord parce que Miyazaki est né en 1941 et qu’à l’époque, son père dirige une entreprise de fabrication de gouvernail notamment pour les Zero. Le cinéaste, qui fut dans sa jeunesse un ardent militant marxiste, reviendra souvent sur le sentiment de culpabilité qu’il ressentait d’avoir dû une partie de son confort matériel à une telle entreprise de mort fasciste. De plus, la jeune femme que Jirō rencontre dans le film et dont il tombe amoureux se consume dans un sanatorium, les poumons grignotés par la tuberculose, or la propre mère du cinéaste fut frappée de tuberculose spinale en 1947, l’obligeant à se soigner et à garder le lit pendant près de dix ans. Une parfaite osmose se dessine entre Hayao Miyazaki, qui passa son enfance à dessiner des avions, et son personnage Jirō, quelqu’un qui semble laisser le soin aux autres d’écrire l’Histoire tant lui doit s’absorber dans la tâche de concevoir de nouveaux modèles. La représentation de l’atelier Mitsubishi n’est d’ailleurs pas sans rappeler un plateau de production de dessin animé avec ses dizaines de jeunes gens arc-boutés sur leur pupitre, crayon à la main.

«Chacun s’engage sur les illusions d’optique de son point de vue isolé», écrit Walter Benjamin dans Sens unique, un texte sur la façon dont les individus s’arrangent toujours pour exonérer leur existence personnelle des errements collectifs. Le désenchantement de ce dernier film, sa noirceur amère, est à cet égard en rupture avec la dynamique optimiste qui emportait jusqu’alors les fictions du maître. Comme si sa capacité à naviguer à l’aise dans toutes les épaisseurs du monde, du ciel aux tréfonds de la Terre, crevant les paliers du rêve et de l’éveil, de la plénitude des sens et de l’embrasement des bornes morales, était soudain frappée de paralysie, les anciennes perspectives ouvertes se refermant autour de Jirō comme autant d’impasses. Le film travaille l’articulation bouleversante entre autonomie et solitude, le personnage croisant en un court-circuit fulgurant le reflet endeuillé de son désir. On notera que le film est aussi l’histoire d’un couple sans postérité, qui ne nous lègue en quelque sorte que la ruine collective que leur amour blasonne d’une manière poignante. Miyazaki ne pouvait mettre point final plus beau à sa carrière, où il est à la fois la plaie et le couteau, scellant dans la chair du film la formule énigmatique de sa propre existence.


 



 

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Mère et fils (VOST)

Mère et fils (VOST)

Film de Calin Peter Netzer (Roumanie - 2013 - 1h52) avec Luminita Gheorghiu, Bogdan Dumitrache....


Ours d'Or au Festival de Berlin 2013
Film proposé en VOST


Mere et fils uneCornelia, 60 ans, mène une vie privilégiée à Bucarest, entourée de ses amis riches et puissants.
Pourtant, les relations tendues qu'elle entretient avec son fils la tourmentent. Celui-ci repousse autant qu'il peut la présence d'une mère possessive.
Quand Cornelia apprend qu'il est impliqué dans un accident de voiture qui a coûté la vie à un enfant, elle va utiliser toute son influence pour le sortir de cette situation où il risque une sévère peine de prison.
Mais l'enfer du fils est pavé des bonnes intentions de sa mère. La frontière entre amour maternel et manipulation est mince...

 

 

Critique "Libération"




Mère et fils s’ouvre sur une longue scène festive qui ne dégage pourtant aucune chaleur communicative. Si l’on y trinque et danse, c’est pour célébrer les 60 ans de Cornelia, une femme à qui la vie semble avoir souri. Avec un mari médecin et de hautes accointances, celle-ci appartient de plain-pied à la nomenklatura roumaine telle qu’elle existe au XXIe siècle ; un de ces microcosmes de nantis qui, comme ailleurs dans le monde, se soucie peu des contingences du quotidien, convaincue au besoin que tout peut s’acheter. Tout, sauf l’amour.

Là se situe la fêlure de Cornelia qui, même en pleines libations, ne parvient pas à s’empêcher d’avoir une pensée amère pour Barbu, ce fils unique qui lui échappe. «Tu aurais dû en faire un deuxième, comme ça, ça t’aurait permis de choisir», lâche une bonne copine oisive à l’heure du thé ; mais puisqu’on ne rattrape pas le temps perdu, Cornelia doit composer avec les circonstances.

C’est ainsi que survient un aléa «providentiel» : le fils en question se retrouve impliqué dans un accident de la circulation qui a coûté la vie à un enfant. Une enquête est ouverte et, sa responsabilité paraissant assez clairement engagée, seul l’entregent familial pourra le tirer d’affaire. Sauf que le fils se défend mollement, cherchant même in fine à s’extirper des rets de cette mère prête à toutes les circonvolutions pour jouer les saint-bernards. «Vous avez des relations !» lui balance sur un ton sarcastique un flic (a priori) réglo. Partout où elle va, la mère explique, argumente, ergote ; mais, à bout d’arguments, son intercession achoppe sur un prosaïque «Dites-moi combien ?», éloquent d’impuissance compassionnelle.

Depuis plus de dix ans, le cinéma roumain - versé dans une analyse sociale plutôt rêche - a vu sa cote grimper, grâce notamment aux réalisateurs Cristian Mungiu et Cristi Puiu. Moins remarqué (malgré deux antécédents, Mariaet Medal of Honor), Calin Peter Netzer a attendu son heure pour décrocher l’an dernier un ours d’or à Berlin, dont, sans avoir vu le reste de la compétition, on a la faiblesse de penser qu’il est justifié.

Filmé à l’étouffée, dans des espaces la plupart du temps confinés, éclairés à la lumière artificielle, Mère et fils se déploie en une succession de palabres singulièrement captivants qui, d’échange en échange (avec le mari écrasé, la belle-fille dédaignée, les parents de la victime, emberlificotés…) composent le portrait glaçant d’un être incapable de concevoir les relations humaines autrement que comme une lutte de pouvoir permanente. Calin Peter Netzer parle d’un film «très douloureux à faire» et d’une «thérapie» en référence à son propre vécu, glissant au passage un explicite «Nos mères, nous ne les connaissons que trop».

Rigide, manipulatrice, jalouse, intrusive - et lucide dans le litotique «je ne suis pas la personne la plus agréable au monde» -, celle de la mère est transcendée par une Luminita Gheorghiu irréprochable de bout en bout. Jusqu’à réussir la prouesse d’instiller une forme de souffrance sous la carapace.


 

Critique "aVoir-aLire.com"


Alors que le thème de la mère castratrice et surprotectrice a été évoqué à de nombreuses reprises au cinéma, tout le talent de Călin Peter Netzer repose dans le traitement de son sujet : là où le spectateur s’attend à assister à l’affrontement entre une mère et son fils, le réalisateur ne met qu’elle sur le devant de la scène (et dans toutes les scènes). Là où il est d’abord question d’un accident de la route qui a coûté la vie à un enfant, il expose le tardif passage à l’âge adulte d’un grand garçon de plus de 30 ans, que sa mère a empêché de prendre le chemin naturel qui lui aurait permis de devenir un homme responsable.

Comment, alors qu’elle lui a tout donné, expliquer la prise de distance de ce fils qui peut paraître bien ingrat, dès qu’il cherche à se protéger de son emprise ? Précisément parce qu’il a conscience des lacunes de son éducation dorée, durant laquelle il a laissé sa mère décider de tout à sa place. Cornelia, aveuglée par son amour de mère, ne veut surtout pas comprendre que traiter son fils comme un grand bébé empêche Barbu d’être heureux. Jusqu’à l’accident…
Luminita Gheorghiu porte à bout de bras ce drame poignant et contrôle le masque porté par son personnage. Elle parvient à nous faire apprécier cette femme de poigne qui deviendrait presque détestable tant elle affiche son indifférence envers le crime de son fils, par ailleurs passé au second plan. L’accident n’est, après tout, qu’un prétexte pour aider cette mère, qui a placé tous ses espoirs dans son enfant unique, à comprendre que son fils a besoin de s’assumer seul et qu’elle l’en empêche. Cherchant à écarter de la famille tout ce qui représente une perte de terrain, jusqu’à la compagne de son fils, qui ne lui plait pas, elle ne peut pas stopper la justice malgré tous ses efforts.

C’est quand Cornelia comprend que son combat est vain, et qu’elle lâche enfin prise, que le jeu de l’actrice prend son envol, et qu’elle exprime avec une incroyable humanité ce que toute mère désire : voir son fils devenir un homme. Quand elle rencontre la mère de la victime, lors d’une scène où l’émotion casse sa froideur, elle montre qu’elle est également en deuil, et qu’elle pleure ce fils généreux, doux et gentil qu’elle souhaitait tant et que Barbu n’est pas devenu.
Jusqu’au dénouement, d’une grande puissance, où Cornelia fait tomber le masque et montre toute sa sensibilité, laissant enfin à son fils la liberté d’agir.
Figure montante de l’Ecole roumaine, ce nouveau cinéma qui met la critique internationale en émoi, Călin Peter Netzer signe avec ce film, son troisième long-métrage, une œuvre atemporelle sur l’amour filial, la prise de pouvoir et l’autorité que l’on peut dispenser à autrui et accepter pour soi-même. Traité avec subtilité, nuance et pudeur, cet affrontement sans éclat, de voix comme de colère, ne permet pas d’oublier qu’aucun des protagonistes n’a vraiment le choix : en tant que mère, Cornelia doit aider son fils ; en tant que fils, Barbu doit se détacher tôt ou tard de sa mère, prendre ses propres décisions, et comprendre qu’il peut être proche d’elle malgré tout. En attendant d’acquérir, enfin, un respect mutuel.

 

 

 

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Les amis animaux

Les amis animaux

Film d'animation d'Eva Lindström (Suède - 2010 - 0h36)


Cycle "Ciné-Mômes" - Tarif unique : 4 euros


 

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Un trait naïf, une nature luxuriante, des histoires parfois espiègles ou fantastiques... des films pour les tout-petits par une grande illustratrice scandinave.

Une Journée Chez Les Oiseaux
Deux jeunes oiseaux, munis de leur filet à papillons, partent à la chasse aux insectes. Ils s’éloignent de la maison et se perdent dans les bois. La nuit tombe, ils ont un peu peur...

Je Fugue
Un agneau s’ennuie dans sa prairie et franchit la clôture pour fuguer. Hébergé chez Monsieur Martre, il se demande si quelqu’un va finir par s’inquiéter de son absence.

Mon Ami Louis
Louis le hibou se lie d’amitié avec une jeune femme avant de rencontrer Jérôme, un autre hibou pas très recommandable.


 




Critique "Critikat.com"


 


Trois courts métrages d’animation réalisées à partir de papiers découpés et de peinture sur aquarelle sont regroupés sous le titre des Amis animaux, réalisés par l’illustratrice suédoise Eva Lindström d’après ses propres albums. Récits d’indépendance, comme souvent dans le cinéma pour les tout petits, ces histoires mettent en scène deux poussins perdus dans la forêt suite à une partie de chasse aux papillons, une brebis fugueuse qui aimerait bien qu’on se mette à sa recherche, et enfin, un hibou, esseulé dans la vie urbaine et contraint de travailler dans un magasin de bricolage où on attend de lui qu’il perce des trous à longueur de journée.

Si le trait de peinture reste toujours apparent, le beau travail sur la profondeur de champ est mis en valeur par le souci porté à l’éclairage. Dans Une journée chez les oiseaux la maman poule cherche ses deux petits à la nuit tombée avec une lampe qui éclaire certaines parties de l’image et met en scène le changement de lumière du jour à la nuit, à travers la variation des couleurs d’un même dessin. Jouant sur le décalage entre la nature et la ville, les éléments relevant de la vie animale et ceux que les personnages empruntent à la vie des humains (les animaux regardent la télévision, téléphonent ou envoient des lettres), ces récits naviguent entre humour, contemplation de la nature et un brin de suspense lorsque de Louis le hibou rencontre Jérôme, congénère peu fréquentable.



 

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